La lettre du jeudi

Le banquier, Freud et la mort : acquérir un logement, un parcours du combattant

Temps de lecture : 4 min

Le banquier, Freud et la mort : acquérir un logement, un parcours du combattant

© mo/Unsplash

« Il y a peu, j’ai pris rendez-vous chez mon banquier. En m’installant sur le petit fauteuil de cette pièce exiguë et trop chauffée, en face d’un jeune homme un peu serré dans son costard, j’ai eu le sentiment de vivre un instant particulier. Je résumerai ce rendez-vous en trois étapes, qui se rapprochent de ce que Freud nomme les trois “illusions narcissiques” dans sa leçon intitulée Une difficulté de la psychanalyse (1917).

Voici donc les trois grandes illusions balayées selon moi par un simple rendez-vous avec la banque.

1) L’illusion de la maîtrise

Je suis allée à la banque dans le but d’analyser ma capacité d’emprunt afin de tenter d’acquérir un logement. Or quand on veut acheter un appartement ou une maison pour y vivre, c’est en général parce que l’on aspire à un peu d’ancrage, à de la stabilité – et aussi parce que l’on voudrait cesser de dépendre des logiques de prédation immobilière qui gangrènent le marché. Bref, la souscription d’un crédit est portée par une envie de “se poser”. Mais (et c’est là que réside toute la violence du système) emprunter, c’est surtout accepter les mouvements économiques et politiques hors de contrôle. Est-ce que les taux vont continuer de grimper ? Qu’en est-il de l’évolution du PTZ et du BRS ? Personne ne peut répondre, pas même le banquier. La fin de l’illusion de maîtrise se rapproche ici de ce que Freud appelle “l’humiliation cosmologique”, qui a consisté à croire que l’humain habitait dans une terre stable, “au repos”, calmement située “au centre de l’Univers”. Après Copernic, nous avons découvert que nous étions situés sur un grain de sable dans un Univers infini mû par des forces qui nous dépassent et dont nous dépendons. À la banque, on prend conscience que ces forces sont financières. L’histoire intime d’une personne ou d’un couple est inféodée à l’économie globale. Un taux qui augmente de quelques dixièmes, et c’est un appartement que l’on ne peut plus acheter – et le cours d’une vie qui peut changer.

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2) L’illusion de la singularité

On a tous envie d’être différents, uniques en notre genre. À la banque, c’est peine perdue. Le banquier n’a pas affaire à un individu mais à une CSP (une catégorie socioprofessionnelle). Et cette mécanique se poursuit à plusieurs niveaux.

  • On croit être un couple ; pour la banque on est un ménage.
  • On aimerait avoir un métier particulier ; mais ce qui compte, c’est notre revenu annuel brut.
  • On voudrait acheter notre petit appartement ; en réalité, on fait un investissement. Car comme le banquier nous l’a souligné, tout achat “même pour y vivre” s’appelle bien “un investissement”.

Ce vocabulaire ramène le particulier au monde anonyme des flux monétaires. Le désir d’acquérir un logement, qui est à la fois universel et profondément singulier dans la mesure où il implique le choix d’un lieu à soi, est réduit à une stratégie économique. Cette illusion pourrait quant à elle correspondre à “l’humiliation biologique” évoquée par le père de la psychanalyse, désignant le moment où l’homme découvre grâce à Darwin qu’il “n’est rien d’autre, rien de mieux que l’animal” alors qu’il aurait voulu que sa nature diffère des autres vivants. Pour le système bancaire aussi, nous ne sommes rien d’autre que des animaux monétaires, des agents économiques.

3) L’illusion d’un bonheur infini

Quand on veut acheter une maison, c’est parce que l’on se projette. Pour s’imaginer l’avenir, il faut avoir emmagasiné un peu d’espoir dans le futur. Il faut se dire que la vie est belle et que le bonheur va durer – sinon, à quoi bon s’endetter pour toute une vie ? Or la banque nous invite à penser à l’aléa, à tout ce qui pourrait mal se passer. Entre deux simulations chiffrées, on aborde des sujets comme le décès, la maladie, le divorce ou le licenciement. On parle donc de vie, d’amour et de mort. De ce qui n’a pas de prix, et que l’on doit pourtant évaluer. De ce que l’on ne peut jamais anticiper mais que l’on doit quand même prévoir. Cette dimension existentielle du rendez-vous peut être considérée comme l’ultime blessure, qui est “psychologique” selon Freud et qui désigne pour lui toutes les fois où notre esprit “se sent étrangement frappé d’impuissance” face à l’insondable profondeur de son inconscient.

Pour résumer : on ne contrôle rien, on est (à peine) bons à rembourser un prêt et le bonheur ne dure jamais. Parce qu’ils nous mettent sans ménagement face à ce genre d’états de fait, les rendez-vous bancaires sont des rituels initiatiques modernes, qui nous obligent à affronter la réalité du monde capitaliste. En ce qui me concerne, j’en suis sortie certes délestée de quelques illusions… et animée par un certain désir de révolution. »