Le chemin à suivre
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Cet article est issu du numéro 65 de Philosophie magazine « 65 - décembre 2012, janvier 2013 », en kiosque le 29 novembre 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nous sommes dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619. Au terme d’une journée bien remplie (il a ce jour-là « découvert les fondements d’une science admirable »), Descartes, alors âgé de 23 ans, dort d’un sommeil agité par trois rêves étranges. Dans les deux premiers, un « vent impétueux » « l’emporte dans une espèce de tourbillon, lui fait faire trois ou quatre tours sur le pied gauche », le pousse vers une église, puis il « aperçoit beaucoup d’étincelles de feu ». Dans le troisième, il « trouve […] un recueil de poésies ». Il l’ouvre et « tombe sur le vers Quod vitæ sectabor iter ? »[1] : il s’agit d’une citation du poète latin Ausone (ayant vécu au IVe siècle de notre ère), qui signifie « quel chemin de vie suivrai-je ? » Que vais-je faire de ma vie ? Quel en sera le sens, à la fois comme « direction » et comme « signification » ?
D’une certaine manière, toute la philosophie cartésienne tente de répondre à cette question inaugurale : partir à la recherche de la vérité, déterminer le cogito comme énoncé indubitable, prouver que Dieu existe, distinguer l’esprit du corps, apprendre à bien user de ses passions, c’est se donner les moyens de s’orienter dans la pensée, et cela n’est pas sans incidence sur le sens qu’on confère, ou découvre, à sa vie.
Descartes en six dates
- 1596 Le 31 mars, naissance à La Haye en Touraine (ville depuis rebaptisée Descartes)
- 1607 Entrée au Collège des jésuites de La Flèche (dans la région du Mans)
- 1618 Premier voyage, en Hollande (à l’époque les Provinces-Unies)
- 1637 Parution du Discours de la méthode
- 1647 Publication des Méditations métaphysiques, traduites du latin
- 1650 Le 11 février, mort à Stockholm d’une pneumonie
Cependant, dans la « morale par provision » (c’est-à-dire provisoire, écrite en attendant mieux) présentée par la troisième partie du Discours de la méthode, Descartes a pris soin d’aborder plus précisément cette question, « quel chemin de vie suivrai-je ? », d’une façon spécialement remarquable et parlante pour nous, modernes, qui souvent ne savons plus trop où nous en sommes et par où aller.
La scène se joue, elle aussi, aux alentours de 1619, alors que le jeune et ambitieux Descartes, déçu par ses études et désireux d’acquérir un savoir assuré, a choisi de douter de tout ce qu’on lui a appris. Ce fameux « doute cartésien » ne saurait cependant valoir dans tous les domaines. On doit ici prendre en compte une distinction essentielle entre théorie et pratique qu’illustre l’anecdote de l’âne de Buridan : l’âne a faim et soif, on met à sa disposition un picotin d’avoine et un seau d’eau. Si cet âne, devenu (mauvais) cartésien, attend pour manger ou boire une réponse catégoriquement certaine à la question « Par quoi commencer : l’eau ou l’avoine ? Quel chemin alimentaire suivrai-je ? », il mourra, de faim et de soif. Comprenons : autant, dans le champ spéculatif, il est légitime de douter et de ne pas se précipiter, autant ces attitudes seraient nuisibles, voire fatales, quand il s’agit de la vie concrète, caractérisée par des situations d’impérieuse urgence où l’évidence est absente. Là, il faut tenter de bien vivre, alors même qu’on ne sait pas encore comment vivre bien.