Analyse

Le corps était presque parfait

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Cet article est issu du numéro 3 de Philosophie magazine « 3 - août/sept. 2006 », en kiosque le 27 juillet 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Si notre enveloppe charnelle n’est plus le siège du péché, elle est soumise à une autre forme de surveillance. Tout signe de décrépitude ou manifestation d’animalité doivent être gommés, corrigés. Cette quête d’idéal n’a plus grand rapport avec le vivant.

Vous y voilà enfin. C’est l’été, le soleil brille et vous êtes étendu sur la plage. À cet instant précis, vous devriez vous sentir pleinement heureux. D’où vient alors cette bouffée d’angoisse qui vous submerge au moment tant attendu où vous vous enduisez de crème solaire ? Est-ce la vue de ce bourrelet de graisse sur vos hanches qui assombrit soudain votre humeur ? Ou sa désagréable résonance dans votre psychisme ? Subitement, vous ne vous sentez pas seulement trop gros, trop vieux ou trop ridé : vous vous sentez coupable. Oui, coupable d’une faute impardonnable : avoir laissé votre corps devenir ce qu’il est. À l’heure de la religion de la beauté jeune et musclée, l’affaissement de vos chairs fait de vous un hérétique, un parjure, un blasphémateur. Ce n’est pas tant des défauts de votre corps dont vous avez honte que de l’absence de volonté qui en est la cause.

Étrange déplacement de la faute. Pendant des siècles, notre corps nous faisait honte parce qu’il était le siège peu recommandable de la concupiscence et du péché, mais nous en acceptions la finitude. « Il faut souffrir doucement les lois de notre condition. Nous sommes pour vieillir, pour affaiblir, pour être malade », écrivait Montaigne dans les Essais.

 

La faute ne consiste plus à jouir de son corps, mais à le laisser se dégrader. On a déculpabilisé la chair, mais on stigmatise les chairs flasques.

 

Aujourd’hui, à l’inverse, nous célébrons joyeusement la réconciliation avec la chair, nous voulons jouir sans complexe de notre corps, et nous voudrions l’avoir débarrassé de tous ses déterminismes : le vieillissement, la maladie, la laideur et – pourquoi pas ? – le sexe et la couleur. Voyez Michael Jackson, nous dit Hervé Juvin, c’est « un mutant sans race, sans sexe, sans âge », comparable, dans son étrangeté, à Miss Chine 2005, « les yeux ont été débridés, la liposuccion a aminci les formes, allongé la silhouette, les injections de Botox ont lissé la peau, gommé les rides, les crèmes ont éclairci le teint », si bien que « Miss Chine est d’abord l’élue de l’indétermination, programmée pour être la Miss d’un monde de nulle part ».

Les icônes de beauté auxquelles nous voudrions ressembler sont en réalité des êtres désincarnés, des êtres virtuels, bricolés, retouchés, autant que les photos qui les représentent sur papier glacé. Des créatures qui fascinent parce qu’elles semblent échapper à la contingence et au temps. Ces êtres mythiques vivent au-dessus du monde réel, dans l’Olympe magnétique du star-system, là où tout n’est qu’« ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Idolâtrées, les stars sont l’incarnation terrestre du divin. Elles seules en possèdent les attributs exclusifs : transcendance (puisqu’elles vivent dans un ailleurs inaccessible), ubiquité (puisqu’au même instant elles montent les marches du Temple de Cannes sur toutes les télévisions du globe), éternité (puisque leur corps glorieux est immortalisé dans la conscience planétaire à travers leurs films ou leurs clips). Bref, ce sont des créatures parfaites – et souvent intégralement refaites – que nous prenons pour modèles.

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