La lettre du jeudi

Le divan du coiffeur

Temps de lecture : 3 min

Le divan du coiffeur

© Getty Images/Unsplash

« Sans doute parce que j’ai un temps perdu les miens à l’adolescence, je suis obsédée par les cheveux. L’une des manifestations de cette obsession consiste à regarder des vidéos de coiffure sur Instagram, notamment celles de “shynessl.hair”, coiffeuse et coloriste spécialisée dans les cheveux dits “texturés” (ondulés, bouclés, frisés, crépus).

Au début de la séance, Shyness, la coiffeuse, commence toujours par demander à sa cliente de retracer l’histoire de ses cheveux : l’une d’elles raconte par exemple comment les siens sont tombés à la suite d’un traumatisme lié à des violences conjugales ; une autre explique qu’elle n’a pas eu la force de les couper depuis le décès de sa mère il y a huit ans (celle-ci était sa coiffeuse attitrée) ; et très nombreuses sont celles qui témoignent des brimades racistes qu’elles ont subies en raison de leurs cheveux crépus. Le travail de la coiffeuse consiste alors à couper et à soigner les cheveux qui ont été défrisés, malmenés et tirés en arrière – au point de créer ce que l’on appelle des “alopécies de traction” – par celles qui avaient fini par les détester.

Là où l’identité se noue

Ce moment quasi psychanalytique est important, car il permet de se rendre compte à quel point les cheveux sont des nœuds, au sens propre, comme au figuré. “L’identité […] est un dessin sur une peau tendue ; qu’une seule appartenance soit touchée, et c’est toute la personne qui vibre”, affirme l’écrivain Amin Maalouf dans son essai Les Identités meurtrières (Grasset, 1998). Les cheveux étant à la fois moqués et très sensibles aux épreuves existentielles, leur mise en valeur permet de restaurer certains pans blessés de l’identité, ce qui contribue à apaiser voire à réparer les personnes dans leur totalité. 

La partie pour le tout

Ensuite (souvent dans une deuxième vidéo) vient mon passage préféré : celui de la révélation. Car pendant toute la séance, la cliente ne se voit pas, et nous ne voyons pas la coiffeuse en train de lui couper les cheveux. Elle se découvre donc en même temps que nous la découvrons en train de se découvrir. Cet instant, chargé d’une certaine intensité dramatique, est un dénouement lors duquel les femmes fondent en larmes, crient d’étonnement ou éclatent de rire. On a alors l’impression qu’elles se rencontrent pour la première fois. Comme si elles ne s’étaient jamais vues avant, car elles ne se sont jamais vues “comme ça” : avec les cheveux souvent très volumineux, déployés autour du visage en cascades de boucles ou en couronne afro.

Après la surprise inaugurale, la cliente commence à se reconnaître elle-même, à adopter sa nouvelle coupe. Le vocabulaire employé est généralement celui de la résurrection (“J’ai l’impression de renaître”) ou celui du retour à soi (“Je me retrouve enfin”). Dans certains cas, même les parents se mettent à pleurer. “Je la retrouve comme quand elle était petite”, s’émeut un père face à la nouvelle coupe de sa fille. Généralement, le résultat leur va si bien qu’il se fond dans un ensemble, pour épouser voire rehausser les contours de leur personnalité. Tout se passe comme si leur coiffure permettait paradoxalement d’apercevoir une part de ce qu’elles sont vraiment, au-delà de leurs cheveux. 

Image et vérité

Quand j’observe quelqu’un sortant d’un salon de coiffure, j’ai donc l’impression de ressentir ce que Levinas appelle “l’épiphanie du visage”, qui consiste à découvrir l’individu au-delà de son “image plastique” et à capter à la fois sa vérité, son humanité et sa profonde vulnérabilité. Loin d’être futile, le passage sur le “divan” du coiffeur prend donc l’épaisseur d’un rite initiatique qui permet la réparation, la reconnaissance, et même, la flamboyante révélation d’un visage. »

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