En librairie
“Le féminisme contre la maternité ?” Lisez l’extrait du livre “Un si gros ventre”
© Philosophie magazine Éditeur – © Éditions Stock
Notre livre Un si gros ventre. Expériences vécues du corps enceint (Philosophie magazine Éditeur/Stock), de Camille Froidevaux-Metterie, sort en librairie ce mercredi 6 septembre. Une réflexion philosophique sur la grossesse, enrichie de récits de vie. Dans la préface, l’autrice explique pourquoi féminisme et maternité, longtemps jugés incompatibles, sont réconciliables.
« On retrouve une analyse très négative de la condition maternelle comme aliénation des aliénations chez les féministes radicales et matérialistes (marxistes) des années 1970. Aux États-Unis, Shulamith Firestone fait de l’hétérosexualité et de la maternité obligatoires les piliers de la domination patriarcale. Les femmes n’ont selon elle besoin d’amour que pour des raisons sociales (statut) et économiques (niveau de vie) ; vie sentimentale et vie conjugale obéissent à la même logique de soumission à des hommes pour lesquels il ne s’agit que de propriété et de contrôle. Firestone fustige alors la “barbarie de la grossesse” et imagine l’advenue d’une société cybernétique qui délivrerait les femmes du fardeau maternel par l’élaboration d’une technologie procréative permettant de se passer du corps féminin. La libération des femmes n’adviendra pleinement, ajoute-t-elle, que lorsque la famille aura été abolie comme institution patriarcale et que les enfants seront élevés collectivement.
On retrouve cette approche chez l’anthropologue française Colette Guillaumin, qui compare la situation maritale et maternelle à celle qui prévalait dans le servage féodal ou dans l’esclavage des plantations. Elle mobilise la notion de sexage pour désigner l’appropriation de la classe des femmes par la classe des hommes qui accapare le contrôle de leur temps (tâches domestiques), des produits de leurs corps (enfants, lait maternel) et de leur sexualité (mariage, prostitution). Ce n’est pas seulement la force de travail des femmes qui est accaparée dans le mariage, mais toutes leurs capacités corporelles ; c’est donc leur corps tout entier qui est usurpé, leur corps comme “machine à-force-de-travail”. Pour les féministes radicales et matérialistes, les femmes se trouvent réduites à n’être que des “objets naturels” dont les hommes seraient les “propriétaires”. Dans cette perspective, la maternité devient l’emblème d’une condition de soumission et d’exploitation dont il faut s’extirper, notamment en faisant le choix politique du lesbianisme et de la non-maternité.
Aussi tranchées soient-elles, ces propositions constituent pourtant une étape nécessaire de la pensée féministe. C’est pour avoir été définies comme des corps sexuels et maternels que les femmes ont été reléguées dans l’ordre inférieur de la vie privée. Comment mieux dès lors échapper à l’esclavage familial qu’en refusant la conjugalité et la maternité obligatoires et en rejetant l’hétérosexualité ? Je remarque au passage que cette option retrouve aujourd’hui de l’élan, à la faveur de la relance des combats corporels par une nouvelle génération féministe. À la fin des années 1970 cependant, elles sont rapidement recouvertes par le mouvement de féminisation de la société qui se déploie à partir de la conquête des droits à la contraception (1967) et à l’avortement (1974).
Les femmes se sont débarrassées du fardeau de l’enfantement obligatoire, elles sont désormais libres de choisir le moment de leurs grossesses, voire de choisir de ne pas avoir d’enfants. Ce tournant de la révolution procréative marque une double émancipation : non seulement les femmes (occidentales) sont en mesure de dissocier sexualité et reproduction, l’horizon d’une vie sexuelle plus libre et plus épanouissante s’ouvrant devant elles (elles attendront néanmoins longtemps avant de pouvoir revendiquer leur plaisir), mais elles entrent aussi enfin pleinement dans la modernité démocratique. Car comment prétendre à la liberté et à l’égalité lorsque l’on subissait des grossesses à répétition et des enfantements non désirés, et que l’on mettait sa vie en danger en ayant recours à des avortements clandestins ? Ce n’est qu’une fois en capacité de décider pour elles-mêmes que les femmes vont s’affirmer en tant que sujets de droits et entrer massivement dans la sphère sociale. »