Focus
Le numérique, un instrument de contrôle ?
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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Contemporain de la naissance de l’informatique mais décédé en 1995, au moment de l’émergence de l’Internet, Deleuze pressent le virage numérique du capitalisme. Un tournant ambivalent.
Avec sa structure décentralisée, en réseau, le World Wide Web évoque les rhizomes, que Deleuze oppose aux organisations verticales, et les « espaces lisses » parcourus librement par des existences nomades qui inventent, contre l’État, la machine de guerre. La philosophe du droit Mireille Buydens le dit dans Le Vocabulaire de Gilles Deleuze (Vrin, 2003) : « Le concept d’espace lisse constitue un modèle particulièrement fécond pour penser différents phénomènes contemporains caractérisés par une valorisation de la dissolution des frontières et des structures, de la fluidité, du non planifié et du spontané. En ce sens, il est un excellent outil pour conceptualiser l’espace cybernétique. Internet ne fonctionne-t-il pas en effet précisément comme un espace adirectionnel, non polarisé et non cartographiable, où les images se nouent et se dénouent sur un plan également proche ? [...] L’internaute est un nomade, pilotant à vue dans la proximité des pages, sans perspective -possible. Aussi Internet est-il l’espace lisse par excellence. » Le numérique transforme cette économie de l’information dont Michel Serres diagnostiquait dès 1968, dans Hermès (Minuit), qu’elle prenait le pas sur l’économie de la production. Avec le numérique, l’« espace strié » des « médias traditionnels » est débordé par l’espace lisse du digital qui « ne contient ni formes ni sujets, mais se peuple de forces et de flux, constituant un espace fluide, mouvant, sans ancrage ni polarisation, sans empreinte qui ne soit éphémère ». Internet ignore les frontières et les démarcations, les États et leur organisation spatiale. Nous nous déterritorialisons dans cet espace libre : les cyber-nomades l’auraient-ils emporté ?