Le parti de soi
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Cet article est issu du numéro 94 de Philosophie magazine « La nature a-t-elle toujours raison ? », en kiosque le 22 octobre 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Ayn Rand ? Qui est-ce ? Nous autres, intellectuels français, qui sommes réputés ne pas manquer de suffisance, nous l’ignorons le plus souvent.
Son visage, ardent et sage, ne nous est guère familier. De l’autre côté de l’Atlantique, il est célèbre au point qu’une série de timbres-poste a été tirée à son effigie. Cette romancière et philosophe, américaine d’origine russe, qui, très vite, trouve le moyen d’être plus américaine que les Américains, déconcerte. Elle nous inquiète aussi lorsque nous la voyons faire l’éloge de l’égoïsme comme de la plus haute des vertus et l’opposer à l’altruisme, ce souci des autres si valorisé de nos jours. Les sauveteurs du Thalys, par exemple, ne sont-ils pas des héros pour avoir, par altruisme, sauvé leur prochain d’un carnage le 21 août 2015 ? Le sort des réfugiés venus de Syrie ou d’ailleurs ne fait-il pas appel à nos sentiments les plus vibrants de solidarité humaine ? Peut-on, dans ces conditions, faire sans vergogne l’éloge de l’égoïsme au sens le plus courant de « l’attitude ou conduite de celui qui ne se préoccupe que de son intérêt ou de son plaisir au détriment ou au mépris de celui d’autrui » ?
Ayn Rand en 6 dates
- 1905 Le 2 février, naissance à Saint-Pétersbourg
- 1926 Exil aux États-Unis
- 1931 Obtention de la nationalité américaine
- 1943 Parution de La Source vive (The Fountainhead), son deuxième roman
- 1957 Parution de La Grève (Atlas Shrugged)
- 1982 Le 6 mars, mort à New York
Qui est donc Ayn Rand ? De son vrai nom Alisa Zinovievna Rosenbaum, fille aînée d’une famille aisée de confession juive, elle est née en 1905 à Saint-Pétersbourg, en Russie. Son père y était pharmacien, spolié après 1917 par les bolcheviques. Elle prit son mystérieux nom de plume en 1934 aux États-Unis où, munie d’un visa obtenu de haute lutte, elle avait débarqué huit ans plus tôt, fuyant l’« enfer stalinien » qui s’installait. Elle était devenue citoyenne américaine en 1931. Pionnière en dissidence, elle ne retourna jamais en Russie soviétique et décèdera à New York le 6 mars 1982. Son œuvre reste marquée par cette origine et sa réflexion se déploie à partir de sa brève mais intense expérience vécue du communisme. La critique sociologico-historique du totalitarisme n’est pas pour autant son affaire. Ayn Rand n’est pas Hannah Arendt et sa pensée n’a pas été contaminée par les thèses de Martin Heidegger contre la technique. Au contraire, Ayn Rand s’affiche « rationaliste » et soutient la valeur de la science pour maîtriser les phénomènes naturels auxquels l’homme est confronté.
Son argumentation se développe sous le coup d’une grande déception. Elle s’adresse à ses nouveaux compatriotes, prenant acte de leur manque d’intérêt pour les sinistres réalités soviétiques. Pire, elle découvre avec stupeur que le milieu des intellectuels et des artistes américains, de New York à Hollywood en passant par Chicago, fait preuve d’une grande mansuétude à l’égard du socialisme existant. Elle voit dans cette indifférence le signe clair d’une profonde crise morale du capitalisme.