Le principe d’inquiétude
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Cet article est issu du numéro 86 de Philosophie magazine « 86 - février 2015 », en kiosque le 15 janvier 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le traité de La Boétie violemment nous appelle, nous provoque, nous convoque à repenser l’«énigme du politique», ce secret par lequel nous acceptons d’obéir.
Étrange texte pourtant, dont le statut précis nous échappe encore aujourd’hui : essai brillant d’un jeune homme doué, abusant d’artifices rhétoriques à la manière des sophistes antiques, qui s’ingéniaient à défendre dans d’étincelantes pirouettes de style des thèses éminemment paradoxales, afin de démontrer leur art ? Ou bien pamphlet risqué, dénonçant publiquement et courageusement les répressions étatiques ? On hésite. La Boétie, au moment de la rédaction de son traité, n’est âgé que de 16 ou 18 ans, ce qui pourrait laisser croire à un pur exercice de style. En même temps, la date supposée de sa composition (autour de 1549) la fait coïncider avec les massacres des paysans de Guyenne qui s’étaient insurgés contre la gabelle (l’impôt sur le sel). Le destin même du texte est singulier. Il commence à exister clandestinement : on se repasse le brûlot entre intellectuels circonspects, comme un secret inavouable qu’on transmet précautionneusement. Sa première existence publique est clairement le fruit d’une instrumentalisation politique : les huguenots le font paraître anonymement en 1574, dans leur pamphlet, le Réveille-Matin, sous le titre Le Contr’Un. Par la suite, la parution du traité fut encore un geste politique, depuis les éditions de Félicité Robert de Lamennais ou de Pierre Leroux au XIXe siècle, jusqu’au travail de 1976 mené par Miguel Abensour dans la collection « Critique de la politique » (Payot), s’entourant de Pierre Clastres et de Claude Lefort.
La Boétie en 6 dates
- 1530 Naissance à Sarlat, dans le Périgord.
- v. 1547 Rédaction du Discours de la servitude volontaire.
- 1554 Conseiller au parlement de Bordeaux.
- 1557 Rencontre avec Montaigne à Bordeaux.
- 1563 Mort dans le Médoc due à une épidémie de peste ou de dysenterie.
- 1574 Publication du Discours par les protestants sous le titre Le Contr’Un.
Mais qu’y a-t-il donc, dans ce texte, d’à ce point périlleux, scandaleux et presque insoutenable ? Le traité se présente dans ses premières pages – les plus incandescentes – comme l’expression d’une vertigineuse stupéfaction. Certes, il existe une rhétorique connue de l’indignation politique : qu’on se souvienne de la condamnation chez Platon des tyrans cruels et vautrés dans la luxure, ou encore, chez Tacite et Suétone, du portrait à charge des empereurs romains sanguinaires. La pensée politique depuis toujours s’émeut des despotes abjects, massacrant leurs sujets sans vergogne, soumettant les populations à un joug de fer. Avec La Boétie pourtant, la surprise, pour le lecteur, provient de l’objet même de l’indignation : comment le peuple, demande l’auteur, peut-il, à ce point, se laisser dominer ou, plus encore, mettre autant de ferveur à servir celui qui le méprise et l’accable ? L’énigme du politique se déplace : il ne s’agit pas d’interroger la monstruosité des soifs inextinguibles de domination, mais de mesurer une capacité à endurer, accepter ou même aimer sa servitude. On entend dans ce texte résonner le constat amer de Spinoza dans son Traité théologico-politique, déclarant qu’il en voit tant et tant chaque jour qui combattent pour leur servitude comme s’il y allait de leur salut. Et il faudrait presque parler alors d’une « révolution copernicienne » dans la pensée politique : ce n’est pas, dirait La Boétie, le pouvoir qui crée l’obéissance mais l’obéissance qui crée le pouvoir.