La lettre du jeudi

Le printemps n'existe pas : pourquoi vivons-nous dans un monde hors saison ?

Temps de lecture : 3 min

Le printemps n'existe pas : pourquoi vivons-nous dans un monde hors saison ?

© Dmitrii Shirnin / unsplash

« J’ai longtemps cru détester Vivaldi. Jusqu’à ce que je redécouvre, en cette veille de printemps… le Printemps, ses mille nuances, ses vents contraires, ses tonalités hésitantes. Et me pose une question troublante : cette saison dont j’attends l’arrivée avec tant d’impatience a-t-elle jamais existé ?

Il n’y a plus de saisons, ma bonne dame, dit-on. A fortiori au temps de la crise climatique, qui affole les thermomètres, perturbe les récoltes et déroute les âmes. Pourtant, nous persistons à nous représenter l’année selon une alternance stricte de saisons que nous concevons comme étanches les unes par rapport aux autres. Je me surprends ainsi à expliquer à ma fille de 2 ans – à grand renfort d’albums illustrés – que nous sommes en “hiver”, nonobstant les rayons de soleil qui dardent à travers les persiennes et les oiseaux qui piaffent.

“Jours dépareillés”

“Les romanciers sont des sots qui comptent par jours et par années, écrivait Marcel Proust dans Le Figaro, un 25 mars de l’année 1913. Les jours sont peut-être égaux entre eux pour une horloge, mais pas pour un homme. Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train, en chantant. […] Puis il y a des jours dépareillés, interpolés, venus d’une autre saison, d’un autre climat. On est à Paris, c’est l’hiver, et pourtant, tandis qu’on dort encore à moitié, on sent que commence un matin printanier et sicilien. […] Et au premier rayon de soleil qui nous touche, comme la statue de Memnon, nous nous mettons à chanter.”

Aujourd’hui, ces “jours dépareillés”, qui “dépassent les normales saisonnières”, pour emprunter à la prose d’un point météo, nous angoissent plus qu’ils ne nous charment. En ce qui me concerne, je peine à profiter d’un après-midi au soleil en plein février, comme si l’insouciance m’était interdite avant le passage officiel au printemps. Et je persiste à attribuer à chaque saison une tonalité particulière – allégresse printanière, torpeur estivale, spleen automnal, noirceur hivernale.

Redécouvrir Vivaldi

C’est en redécouvrant Vivaldi que j’ai revu mes préjugés. Depuis des mois, ma fille réclame chaque jour d’écouter les Quatre Saisons – une œuvre que j’associais jusqu’ici aux musiques d’attente d’un service client. Bref, un classique qu’on entend beaucoup trop pour être encore capable de l’écouter vraiment. J’en connais désormais les moindres méandres, les envolées inconnues, les bizarreries oubliées qui percent entre des phrases plus familières. Et je m’étonne d’être, à chaque nouvelle écoute, surprise par les choix du compositeur. Chaque saison se déploie en trois mouvements – vif, lent, vif. Or les affects qu’ils provoquent ne correspondent pas toujours à l’image que je me fais des saisons, ai-je remarqué. 

Ainsi une mélancolie profonde surgit au deuxième mouvement du “Printemps”, loin de la joie censée nous envahir à Pâques. “L’Été”, avec ses orages, se fait menaçant. En l’écoutant, j’imagine des feuilles mortes qui virevoltent, des animaux qui se carapatent dans leur terrier pour échapper aux frimas… Si je ne connaissais pas le déroulé de l’œuvre, j’aurais pu croire qu’il s’agissait de “L’Automne”. Et lorsque arrive le fameux “Automne”, je suis frappée par la jubilation qui emporte son premier mouvement, comme si Vivaldi ignorait le cafard de la rentrée. 

Un temps qui échappe aux catégories ?

Il faut dire que les Anciens ne voyaient pas les saisons comme nous : l’automne, au temps du compositeur, était le temps des récoltes, des paysans “enivrés par la liqueur de Bacchus”, comme il l’écrit dans son livret. Il ne connaissait ni les congés payés – d’où la gravité de son “Été” – ni le retour au bureau…

Les saisons, nous rappelle l’écoute de Vivaldi, échappent à toute catégorisation émotionnelle. Reste à savoir si elles existent vraiment, et si cette partition en quarts égaux a du sens hors de nos concepts occidentaux. Certes, le printemps – la “première saison”, étymologiquement – commence à l’équinoxe, pile entre les deux solstices. Mais on aurait pu découper bien plus précisément l’année, comme nous l’enseignent les Japonais. Chez eux, l’ancien calendrier distinguait 24 “souffles saisonniers”, eux-mêmes divisés en 72 “micro-climats” : ainsi, du 20 au 24 mars, “les moineaux font leur nid” ; du 25 au 29 mars, “les fleurs de cerisiers commencent à éclore”, et du 30 mars au 4 avril, “le tonnerre gronde au loin” – du moins si j’en crois le site Kanpai. 

Moi, cette semaine, je piaillerai en terrasse. Et vous, où vous portera le souffle printanier ? »

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