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“Le projet d’Aristote de cité idéale a nettement moins de chances de sombrer que le rêve de Platon”

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“Le projet d’Aristote de cité idéale a nettement moins de chances de sombrer que le rêve de Platon”

Paul Klee, “Château et Soleil”, huile sur toile, 1928.(détail) © Domaine public

Le 15 mars 2026 se tiendra le premier tour des élections municipales. L’occasion de réviser ses classiques : de Platon à Le Corbusier en passant par Aristote ou Christine de Pizan, comment les penseurs ont-ils théorisé la cité idéale ? Lisez en accès libre cet extrait du livre de Michel Eltchaninoff La Ville rêvée des philosophes, paru en 2019 chez Philosophie magazine Éditeur.


 

Le récit fondateur de la philosophie occidentale est une histoire de ville. La puissante cité d’Athènes, qui vient de s’épuiser dans une guerre avec Sparte, condamne à mort, en 399 avant J.-C., un philosophe, Socrate. Il est accusé de corrompre la jeunesse et d’introduire de nouveaux dieux dans la communauté. Refusant de se défendre et plus encore de s’enfuir, le penseur avale la ciguë avec dignité. Son élève Platon est furieux contre les citoyens d’Athènes, centre de la démocratie grecque. Abandonnant cette ville, qu’il juge corrompue, où les démagogues et la foule l’emportent sur les sages, il se prend à rêver d’une cité idéale.

La cité parfaite, mode d’emploi

Dans La République, Platon décrit une organisation politique et urbaine optimale, dans laquelle une poignée de personnes qui ont eu accès à la vérité gouverne le peuple, par l’intermédiaire de la classe des gardiens. Dans Les Lois, Platon invente même une communauté urbaine dans laquelle la répartition de la population et de l’espace serait gouvernée par les nombres. Platon a tenté de mettre son idéal en application auprès des tyrans de Syracuse, en Sicile, mais il a lamentablement échoué. C’est peut-être tant mieux, car son projet ne laissait aucune place à la liberté des hommes.

Platon a eu des successeurs. Certains penseurs de la Renaissance ont voulu, sur les ruines du Moyen Âge et grâce aux nouveaux outils mathématiques et physiques, ériger des cités idéales. Ce rêve n’a pas disparu, mais s’est décliné sous l’égide d’idéologies diverses : ville sans propriété privée chez Thomas More, ville microcosme de l’espace étoilé pour Campanella, cité des femmes chez Christine de Pizan…

 

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Au XIXe siècle, la cité idéale se fait socialiste ou coopérative. Plus tard, Le Corbusier appelle à laisser s’écrouler les vieilles maisons, qui « ruinent notre santé et notre morale » (Vers une architecture). Il déplore que les villes héritées du passé « offrent l’image du chaos » (Charte d’Athènes). Et il appelle à la construction de « cités radieuses ». Le rêve platonicien a encore de beaux jours devant lui, avec les projets de smart cities ou de villes connectées pensées par les géants des nouvelles technologies.

Prudence !

À l’époque de Platon, cependant, un philosophe s’est élevé contre cette hybris, cette démesure de la cité parfaite. Pour Aristote, qui fut le disciple infidèle de Platon, l’art de construire des villes et de gouverner la cité – qui est l’art d’aménager la polis – ne doit pas avoir pour modèle l’abstraction rationnelle du géomètre. Rendre possible et vivable l’existence commune sur un petit espace dépend davantage d’un savoir-faire artisanal que d’un savoir mathématique préalable.

Plutôt que de connaître la vérité théorique et de l’appliquer au réel, Aristote conseille de savoir s’adapter aux difficultés du terrain, d’attendre le bon moment, de ruser si nécessaire. La prudence, vertu cardinale de celui qui veut diriger, est bien meilleure conseillère que le plus grandiose des plans. En effet, selon le philosophe, la cité a à voir avec la multiplicité irréductible des hommes et des femmes qui la composent. Et il est impossible de la mouler dans l’unité d’un programme unique.

Comme l’écrira Georges Perec, « toutes les utopies sont déprimantes car elles ne laissent pas de place au hasard, à la différence, au “divers” ». Or le réel est fait de trajectoires inattendues, de résidus d’habitudes et de traditions. Pour construire une cité heureuse, il n’y a sans doute rien de plus dangereux que de négliger ces parasites. Le projet d’Aristote a nettement moins de chances de sombrer que le rêve de Platon.

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