Enquête
Le règne des formats courts
© Mix & Remix pour PM
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Cet article est issu du numéro 60 de Philosophie magazine « 60 - juin 2012 », en kiosque le 28 juin 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Tweets, SMS, programmes courts à la télévision, le succinct s’impose quand l’époque accélère. Même en philosophie les micropamphlets ont pris le relais des grands récits. Serions-nous en train de renouer avec l’art de la concision des Anciens ou contaminés par les formules publicitaires ? Voilà qui mérite le temps de la réflexion…
Nous vivons sous la dictature de l’urgence. Avec Internet et les nouvelles technologies, l’homme moderne est toujours plus pressé, réactif. Cette accélération du temps a une autre conséquence, moins évoquée : le règne du court terme entraîne celui du format court. Nous avons tendance à nous exprimer de façon toujours plus concise, à raccourcir toujours davantage nos échanges et notre pensée. Tweets, SMS, e-mails, mais aussi séries télé de deux minutes et demie (Bref, sur Canal+) ou conférences TED (Technology Entertainment Design) de dix-huit minutes chrono, règne du « pitch » à la télé (présenter un produit culturel en un claquement de phrases)… Partout, il faut faire court et concentré !
Le monde éditorial n’échappe pas à ce phénomène de compression (de même qu’on compresse des fichiers informatiques), comme le montre l’apparition de micropamphlets sur le modèle du Indignez-vous !, de Stéphane Hessel. Plus étonnant, les philosophes se sont mis à tweeter, à l’instar d’un Slavoj Žižek ou d’un Alain de Botton, alignant, chaque jour, tel un Chamfort moderne, d’impeccables maximes en moins de 140 signes. Exemples : « Bitterness : anger that forgot where it came from » (« L’amertume : une colère qui a oublié son origine »). Ou encore : « A certain kind of wisdom is recognising what an unreliable interpreter of oneself and outer events one is » (« Une certaine forme de sagesse consiste à reconnaître à quel point nous sommes des interprètes peu fiables de nous-mêmes et du monde »).
Un philosophe britannique, Julian Baggini, a ainsi créé un site, Microphilosophy.net, dont le slogan ferait pâlir Kant : « Big thoughts can come in small packages » (« Les grandes pensées peuvent venir dans de petits formats »). Spécialiste de la pensée ramassée, il peut ainsi balancer, en 133 signes, des aphorismes plutôt denses et paradoxaux tels que : « Most important truths are banal in summary and frustratingly complicated in detail. And that applies to “The devil is in the detail” » (« Les vérités les plus importantes sont banales dans leur résumé et affreusement compliquées dans leur détail. Et cela s’applique à “Le diable se cache dans les détails” »). On est loin des Tweets narcissiques ou à visée autopromotionnelle de certains intellectuels et écrivains. Cette évolution vers la « brévitude » pose des questions. Est-ce forcément un mal ? Signifie-t-elle inévitablement la défaite de l’intelligence ? Ou peut-il y avoir de la pensée dans cette débauche digitale ? Une nouvelle façon de s’exprimer, de réfléchir le monde ? Une sorte de pensée haïku, aphoristique ?
« M. Spinoza, un “pitch” pour l’Éthique ? »
A priori, c’est une évidence que défendra, Aristote au poing, tout agrégé de philosophie : la pensée a besoin de place pour dérouler son chemin, déployer ses arguments, former une image dans l’esprit du lecteur. « On imagine mal l’Éthique de Spinoza résumée en quelques formules chocs, sans sa série de propositions, de scolies, de démonstrations, qui lentement, très lentement, infusent dans l’esprit de celui qui lit », rappelle Gilles Finchelstein, auteur de La Dictature de l’urgence (Fayard, 2011). Mieux encore, la lenteur, le temps accordé à une lecture – fût-il le temps mort, suspendu, de la non-compréhension – est indispensable à l’appréhension d’une pensée. « Buter sur un passage que l’on juge opaque, tourner plusieurs fois dans son esprit le Rubik’s Cube des phrases et de la syntaxe, jusqu’à ce qu’elles