Hors-série “Vivre et penser comme un arbre”
Le sapin et le palmier vus Pascal Bruckner
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 53 de Philosophie magazine « Vivre et penser comme un arbre », en kiosque le 12 mai 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Ils se tiennent face à face comme deux antithèses presque trop parfaites : l’un habite les hauteurs ou les parties froides du nord, l’autre incarne les pays solaires, le farniente, la douceur des tropiques. André Gide fustigeait dans la Suisse une morale de conifères – « l'admiration de la montagne est une invention du protestantisme » – et lui préférait les pays du Maghreb incarnant à ses yeux la paresse, la grâce et la volupté (on sait que l’écrivain, selon une tradition bien française, allait en Afrique du Nord rechercher des jeunes gens).
Le sapin semble toujours au garde-à-vous et fait escorte aux passants : avec ses paquets de neige sur les bras, l’hiver, il évoque en groupe une rangée de grooms en livrée portant des colis. Que dire de lui sinon qu’il est raide ? C’est un conifère discret : une colonne verte chargée d’épines pour nous dissuader de l’approcher. Il se serre contre ses semblables et quand il ploie sous les assauts du vent ou de la tempête, il garde ses branches collées au corps, centrées sur le tronc tel l’avare sur son trésor. Parcimonieux et rustique, il gémit, on le dirait habité par une foule de spectres que l’on redoute de voir surgir des sous-bois.