La lettre du mardi
Le ventilo portable, tout un symbole
© Atiyeh Fathi/Unsplash
« Il fait chaud à en crever. Par chance, le génie capitaliste a trouvé la solution : le mini-ventilateur portable. Et si nous disséquions la portée civilisationnelle de cet objet, bien parti pour devenir un symbole de notre temps ?
Impossible, pour quiconque a pris les transports en commun ces derniers jours, de ne pas avoir remarqué l’invasion de ce nouveau gadget : le mini-ventilo. Disponible en plusieurs modèles – la version cheap à 3 euros, la version luxe à 150 –, parfois muni de l’option “brumisateur” qui pulvérise de minuscules gouttelettes sur le visage de son heureux propriétaire, l’objet semble avoir conquis les voyageurs, las de ne pouvoir compter sur l’insuffisante climatisation du métro. Adieu le téléphone portable, qui avait déjà délogé le livre de nos mains fébriles : le mini-ventilateur est désormais l’accessoire incontournable de nos solitudes urbaines.
L’abandon total du collectif
J’avoue être fascinée par ce nouvel avatar des technologies climatiques. Certes, je me moque, mais je sens bien que je finirai par l’acheter, mue par un certain conformisme et surtout au désespoir de sentir le moindre filet d’air sur ma peau moite lorsque les températures montent. Il suffirait d’utiliser un éventail, me direz-vous. Mais voilà : le charme désuet d’un papier plié ne suffit pas à compenser le besoin qu’ont nos contemporains de réduire au minimum tout effort musculaire, au point de préférer acheter un moteur portatif pour éviter d’avoir à agiter les mains. Un énième symptôme de la société de la flemme qui est la nôtre ?
Mais c’est surtout le caractère individualiste de la démarche qui m’interpelle. Il semblerait, ne puis-je m’empêcher de songer en voyant ces monades thermiques trimbaler chacune son microclimat, que nous ayons renoncé à faire du réchauffement climatique une cause collective. Au lieu d’aborder le problème au niveau mondial, sinon national, nous nous réfugions dans notre propre bulle de fraîcheur. Quelle sera la nouvelle étape ? Une seconde peau refroidissante ? Un scaphandre à effet thermos ? Une capsule motorisée et climatisée qui nous permettrait de nous déplacer en échappant au sort des gueux soumis à la chaleur brûlante des trottoirs ? Oh wait, ça existe déjà : la voiture !
Chacun sa clim’, chacun son chemin
“La misère est hiérarchique, le smog est démocratique”, écrivait le sociologue Ulrich Beck dans La Société du risque, en 1986. Depuis, le spectre de la pollution atmosphérique a fait place à une nouvelle menace – la multiplication des canicules. Mais l’enjeu est le même pour les individus : comment s’extirper d’une catastrophe qui touche aveuglément les êtres vivants, indépendamment de leur statut social ? “Ce qui, jusqu’à nouvel ordre, demeure commun à tous les habitants de la Terre, c’est l’enveloppe climatique animée de la planète, l’atmosphère, au sens météorologique, devenue pour les contemporains, pour les raisons que l’on sait, un objet de souci”, observe Peter Sloterdijk dans Globes (Gallimard, 2010), le deuxième tome de sa trilogie Sphères. Ce souci devrait être collectif, politique ; mais dans l’urgence, il devient individuel, stratégique. À chaque canicule, nous assistons au grand “sauve-qui-peut” de l’égoïsme environnemental : chacun sa clim’, chacun son chemin (au risque d’aggraver le problème, si l’on en croit les débats sur les îlots de chaleur urbains).
“Les tendances sur le marché climato-technique permettent depuis assez longtemps de discerner le fait que toute personne pouvant se le permettre œuvre à sortir du mauvais air ordinaire et partagé par tous”, note Sloterdijk. “En moins d’une génération, [nos contemporains] auront compris, en de nombreux points climatiquement critiques de la Terre, que respirer est trop important pour que l’on continue de le faire à l’air libre.” Avec le ventilo portatif, je continue certes à respirer l’atmosphère étouffante du métro – mais dans ma propre bulle. »
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