L’égoïsme
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 40 de Philosophie magazine « 40 - juin 2010 », en kiosque le 27 mai 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Illusion d’optique, il met sur le même plan le moi et le reste du monde. Mais sous couvert de prudence, il laisse toute latitude à la peur.
Face au moi, le monde ne fait pas le poids. Aucun crime, aucun génocide n’arrive au talon de mes tracas. La gigantesque petitesse qui fait du « moi » la mesure de toutes choses impose de prendre le bout de mon nez pour la limite des terres connues, et ma petite ambition pour une grande cause. Plus il est mesquin, plus l’égoïsme est immense. « Il n’est pas contraire à la raison, précise Hume, de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon petit doigt. » De fait, l’égoïsme est cohérent : que vaut un génocide à côté d’une migraine ? Qui souffre de famine quand moi, j’ai bien mangé ? L’ego fait basculer le fléau de la balance. « Tout le restant m’indiffère… », déclare l’égoïste qui cantonne, à bon droit, le monde à son petit univers. À l’humilité stoïcienne qui distingue ce qui dépend de moi de ce qui n’en dépend pas, l’égoïsme substitue l’orgueil où, à défaut de soumettre le monde entier, Ego se prend pour une norme ou pis : ne voit aucun mal dans le mal qu’il commet. « Qu’importe, disent les héros du marquis de Sade, si je dois acheter la plus faible jouissance par un assemblage inouï de forfaits, car la jouissance me flatte, elle est en moi, mais l’effet du crime ne me touche pas, il est hors de moi. » -L’humanisme et la cruauté sont, à cet égard, les deux enfants de l’égoïsme qui, réduisant l’autre au non-moi, adopte indifféremment la forme ignoble de celui qui traite autrui comme le moyen de son plaisir, ou la forme noble d’un discours qui me défend de faire à autrui le mal que je ne voudrais pas qu’il me fasse. L’égoïsme est l’origine commune à celui qui, prenant son cas pour une généralité, vante « l’universel », et à celui qui, parce qu’il ne sort pas de lui-même, se dit, au spectacle des souffrances qu’il cause ou qui lui sont épargnées : « Péris si tu veux, moi, je suis en sûreté. » De l’indifférence à la bonne conscience, l’égoïsme règne en maître.