Dossier / “Pourquoi se complique-t-on la vie ?”
L’embarras du moi
©William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine « Pourquoi se complique-t-on la vie ? », en kiosque le 03 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nous aspirons tous à plus de simplicité dans nos vies et nos relations. Mais avant d’y parvenir, il faut résoudre une question : est-ce la vie qui est simple et nous qui sommes trop compliqués, ou bien l’inverse ?
Se déconnecter de ses messageries et se rendre attentif à son environnement ; jouir du moment présent au lieu de se torturer l’esprit pour l’avenir tout en regrettant le passé ; oublier les codes, les règles, la discipline et redevenir complètement naturel… Cela a l’air si facile, surtout en été. Mais voilà que des amis viennent nous rendre visite sur notre lieu de vacances. Nous avons deux options. La première consiste à ne rien changer à notre quotidien, à refuser de redevenir le programmateur maniaque que nous sommes si souvent. On accueille alors tout le monde sans façon et on verra bien qui ira faire les courses, comment on s’arrangera pour les chambres, ce qu’on fera ensemble. À première vue, c’est la solution antistress. Sauf qu’il faudra indiquer à l’un où se trouve le supermarché le plus proche, accompagner l’autre au lac, discuter des activités communes : soucis en perspective. La seconde option, c’est de tout préparer soigneusement à l’avance, c’est-à-dire de prendre une journée pour les courses, la répartition des couchages, les réservations au restaurant, la vérification des horaires de visites… Ça sonne psychorigide, mais c’est peut-être ce minimum d’organisation qui libérera du temps et des nœuds au cerveau. On voit que pour ne pas se compliquer la vie, il ne suffit pas de lâcher prise, mais qu’il s’agit de choisir la bonne stratégie.
Homo complicator
Avant de décider laquelle est la plus relaxante, il faut donc tâcher de résoudre une question de fond : est-ce nous qui avons tendance à tout embrouiller, auquel cas il faut réapprendre à être simples ? Ou bien la vie est-elle, en elle-même, si compliquée qu’il faut nous adapter à elle le mieux possible ? Au lieu de foncer tête baissée dans un bain d’innocence, faisons plutôt un peu de métaphysique. Première constatation, que nous sommes nombreux à partager : nos esprits sont constamment envahis de to do lists, sans compter la culpabilité de ne pas réussir à tout cocher. Cette charge mentale rend souvent pénibles et épuisantes nos journées et vient parfois troubler notre repos. Comment se défaire de ces obligations les plus diverses qui s’entrechoquent et transforment notre esprit en inventaire infini ou en chaos insupportable ?
Apprendre l’art de la procrastination peut être la solution. Afin de ne pas se gâcher la vie, il est sans doute préférable de n’accomplir que ce qu’il y a de vraiment indispensable et urgent, tout en laissant s’accumuler au bas de la liste – mais sans angoisse – tout ce qu’on sait qu’on remettra de toute manière à plus tard. Néanmoins, cette voie technico-psychologique suffit-elle à nous libérer la tête ? Pour le philosophe latin Lucrèce, ce n’est pas le cas, car nos nœuds au cerveau expriment un souci plus fondamental, qu’il appelle « cura ». Ils ont des causes plus profondes que le seul poids du quotidien. Se remplir l’esprit de multiples préoccupations qui nous empêchent de goûter le présent constitue selon lui, au fond, une stratégie d’évitement. Notre talent pour tout compliquer est l’écho assourdi d’angoisses essentielles. Comme l’explique le poète épicurien dans son De la nature des choses (Ier siècle av. J.-C.), ce que nous craignons le plus, et qui se transforme en incapacité à aborder les choses de façon simple et sereine, c’est la mort – la nôtre comme celle de nos proches. La peur de disparaître, de souffrir, de perdre un proche, voire d’être jugé dans l’au-delà, se métastase en de multiples pathologies existentielles qui gâchent notre existence. Les croyants imaginent enfer et paradis, dieux vengeurs et tatillons. Les autres investissent toute leur énergie dans l’ambition professionnelle ou la passion amoureuse. Ils s’encombrent de projets, de doutes, de désirs qui les rendent malheureux et les empêchent de profiter du temps présent.