Un grand concept expliqué
“L’enracinement” chez Simone Weil, c’est quoi ?
Simone Weil. © Domaine public
L’enracinement est un concept majeur de Simone Weil. Loin d’évoquer un attachement à un territoire, ce terme désigne pour la philosophe « le besoin humain de racines multiples » aussi bien terrestres que spirituelles. Nicolas Tenaillon déploie toutes les richesses d’une notion souvent mal comprise.
C’est dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale que Simone Weil élabore sa théorie de l’enracinement. Ayant rejoint les Forces françaises libres à Londres en 1942, elle y rédige, peu avant sa mort prématurée le 24 août 1943, un ensemble de textes qui seront publiés en 1949 sous le titre L’Enracinement. Ce livre complexe, que Simone Weil considérait comme son ouvrage le plus important, interroge les causes profondes qui ont mené aux catastrophes de la première moitié du XXe siècle. Or il apparaît dans la deuxième partie de l’ouvrage que ces causes peuvent être pensées sous le concept de « déracinement ».
“Qui est déraciné déracine. Et qui est enraciné ne déracine pas”
Pour Simone Weil, « il y a déracinement toutes les fois qu’il y a conquête militaire », car alors le conquérant s’attache à détruire les racines du peuple conquis. Mais pas seulement : le déracinement apparaît déjà dans l’exploitation ouvrière ou dans la spoliation de la terre des paysans. Cette maladie du déracinement est alors d’autant plus nocive qu’« elle se multiplie elle-même » car « qui est déraciné déracine ». C’était bien le cas de la population allemande qui suivra et élira Hitler, population humiliée par le traité de Versailles, ravagée par le chômage provoqué par la crise de 29.
“Le besoin le plus important de l’âme humaine”
Comment alors guérir du déracinement ? En faisant la promotion de son concept opposé : « l’enracinement », ce « besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » dont Simone Weil reconnaît qu’il est « un des plus difficiles à définir ». Elle s’y essaye pourtant en soutenant qu’« un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ».
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Autrement dit, l’enracinement est ce qui fait qu’une personne, être à la fois sensible et spirituel, peut s’épanouir dans une collectivité. Définissant « un milieu vital », l’enracinement ne renvoie pas à une origine particulière mais à « l’atmosphère » nécessaire pour que vive cette « plante céleste », cet « arbre inversé » qu’est l’homme – dont Platon avait dit dans le Timée que ses racines sont « à la fois dans le ciel et sur la terre ».
Un nœud de contradictions
Mais, paradoxalement, loin de solidifier ses attaches en les multipliant, les racines qui nourrissent l’âme, bien que multiples, restent fragiles. C’est qu’en un sens, le besoin d’appartenance et celui de transcendance se contredisent. C’est également le cas pour le travail – dont Simone Weil a mesuré la puissance d’aliénation lorsqu’elle avait voulu expérimenter la vie en usine de décembre 1934 à août 1935. En effet, le travail doit satisfaire à la fois la double exigence de ce qui pour l’homme est « le plus bas » (la soumission aux nécessités matérielles) et « le plus haut » (l’effort, l’ordre des valeurs).
“Dans l’enracinement se nouent les besoins contradictoires de l’être humain”
L’enracinement est donc surtout un nœud de racines, un milieu où se nouent les besoins contradictoires de l’être humain : besoin d’obéissance et de liberté, d’égalité et de hiérarchie, de sécurité et de risque. Comment harmoniser et pérenniser ce milieu ? Comment par exemple permettre le progrès matériel de l’humanité sans atrophier son aspiration naturelle à la spiritualité, dès lors que se vérifie chaque jour un peu plus que « l’argent détruit les racines humaines partout où il peut pénétrer » ?
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À la fin du livre, Simone Weil suggère qu’une civilisation du travail est possible et qu’elle repose sur l’abolition du travail inhumain, sur la reconnexion des moyens et des fins qui donne sens au travail physique, à l’effort, ce que le capitalisme ne favorise pas.
Être enraciné sans être nationaliste
Et comment, question plus urgente en 1943, lutter contre le nationalisme tout en légitimant l’identité patrimoniale d’un peuple s’il est vrai que « la destruction du passé est peut-être le plus grand crime » ? D’un point de vue politique, l’enracinement apporte une réponse éclairante. Il est non seulement ce qui, à l’opposé des idéologies et des propagandes, oblige à respecter chaque communauté culturelle particulière (et c’est pourquoi Weil estime que le colonialisme européen est infondé et ne durera pas), mais aussi ce qui permet de maintenir la paix dans le monde, car « qui est enraciné ne déracine pas ». Là encore, la philosophe imagine des méthodes susceptibles d’inspirer un peuple, de l’orienter vers le Bien mais aussi de l’encourager à renouer avec ses racines sans verser dans une politique réactionnaire et ultraconservatrice comme c’était le cas chez Maurice Barrès, auteur des Déracinés (1897).
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Sous-titré Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, contestant l’idée issue de la Révolution française qu’on puisse promouvoir des droits sans devoirs, L’Enracinement rappelle que l’homme n’est homme que par les « obligations », matérielles, sociales, spirituelles, qu’il se donne et qui nourrissent son âme. Persuadé en 1943 que la France finira par être libérée, le général de Gaulle avait demandé aux intellectuels exilés, comme René Cassin, de penser et d’anticiper « le redressement de la France ». C’est davantage à un rétablissement de la grandeur humaine, à sa soif d’absolu, que Simone Weil a songé en écrivant L’Enracinement. Et c’est peut-être pourquoi Camus, dans la recension qu’il a rédigée pour le Bulletin de la NRF, a vu dans ce texte austère « l’un des livres les plus lucides, les plus élevés, les plus beaux qu’on ait écrits depuis fort longtemps sur notre civilisation ».
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