Lexique
L'homme, le monde, le divin
© Julien Pacaud pour PM
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Cet article est issu du numéro 25 de Philosophie magazine « 25 - hiver 2008 », en kiosque le 04 décembre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Empreinte de mysticisme, la pensée de Simone Weil est traversée par la nécessité de renoncer au culte de soi. Ce sont l’attention spirituelle et l’enracinement de l’individu qui lui permettent d’agir.
Le travail
Le travail est « l’acte humain par excellence », étant l’union de la nécessité et de la liberté. Le travail est nécessité, car pour l’homme rien n’est immédiat : il ne peut réaliser ses fins dans la nature qu’indirectement, par la mise en œuvre de moyens intermédiaires – le travail exprime ce que Simone Weil appelle la « loi de médiation » s’imposant à l’homme. Mais un tel acte ne saurait se limiter au seul calcul des moyens et des fins de la raison instrumentale. Le travail est également liberté, en ce sens qu’il permet à l’homme de prendre conscience de lui-même et du monde. L’ego primitif est un « je peux » qui se découvre en éprouvant le réel. Le travail est donc l’œuvre du corps, qui agit sur la matière, et de l’esprit, qui dégage les lois qui la régissent. La distinction entre travail manuel et travail intellectuel est absurde et néfaste. L’ouvrier qui ne pense plus est réduit à un simple automate : l’aliénation prolétarienne est issue d’une telle séparation. Dès lors, il s’agit de voir comment l’abolir dans le cadre de la technique moderne. Pour Simone Weil, la révolution soviétique, en substituant le stakhanovisme au taylorisme, n’a changé en rien le culte et les modalités technocratiques de la production. La « révolution authentique » suppose de poser une primauté du sujet du travail par rapport à son objet, de telle sorte qu’il « puisse contempler son travail », comprendre ce qu’il fait. Cet impératif justifie la constitution, au cœur de l’organisation économique et politique de la société, de communautés de travailleurs fondées sur la libre coopération et la délibération permanente. Inspiré notamment par Proudhon, ce projet est à la base de la « civilisation du travail » esquissée par Simone Weil dans L’Enracinement.
Attention et action
Le concept d’attention renvoie à une disposition de l’esprit qui s’écarte de toute détermination psychologique. L’attention n’est pas un effort du sujet, une crispation de type musculaire pour mieux saisir un objet. Au contraire, c’est une capacité à suspendre toute pensée ou volonté personnelle pour se rendre « disponible, vide et pénétrable à l’objet ». Freinant les jugements trop rapides, l’attention permet ainsi de recevoir le réel tel qu’il est.
Cette ouverture de l’esprit nous fait accéder à des niveaux de réalité et de signification de plus en plus profonds, sur lesquels nous effectuons un travail de lecture : nous traduisons le monde en termes de perception, de langage, de science, de valeurs enfin, orientés vers une source absolue de sens. C’est pourquoi l’ascèse de l’attention débouche chez Simone Weil sur une mystique de « l’attente de Dieu », Dieu ne devant pas être cherché, mais attendu comme une grâce. Si l’attention est liée à la contemplation, elle ne contredit cependant pas la nécessité de l’action. Au contraire, l’attention vise même à en intensifier la pureté : l’action doit ainsi être commandée par une attention spirituelle aiguë. C’est elle qui nous inspire les fins à poursuivre et les moyens à employer dans une situation donnée. Ici, rejoignant l’Inde et le taoïsme, Simone Weil développe l’idée paradoxale d’une « action non agissante », mixte d’activité et de passivité. D’un côté, le sujet agit bel et bien, mais, de l’autre, la volonté n’est pas au fondement de son action (Attente de Dieu). L’action s’impose d’elle-même, jaillissant de l’attention et obéissant à la réalité qui l’inspire.