La lettre du jeudi

“Les Anneaux de pouvoir”, “House of the Dragon”… Vous avez dit médiéval ?

Temps de lecture : 3 min

Galadriel(Morfydd Clark) et Elendil (Lloyd Owen) dans la série “Le Seigneur des anneaux. Les Anneaux de pouvoir” (2022)

Galadriel(Morfydd Clark) et Elendil (Lloyd Owen) dans la série “Le Seigneur des anneaux. Les Anneaux de pouvoir” (2022). © Matt Grace/Prime Video

Cela vous a peut-être échappé, mais cette fin d’été est marquée par l’affrontement entre deux séries mastodontes, qui se déroulent dans deux univers d’inspiration médiévale. Sven Ortoli nous parle de ce qui les rassemble et les distingue… avec Umberto Eco et Tristan Garcia.

 

« House of the Dragon, “préquelle” de Game of Thrones, la série phare de la chaîne américaine HBO inspirée des livres de l’écrivain et scénariste George R. R. Martin (Le Trône de fer), a dégainé début août : 10 millions de spectateurs pour la soirée de lancement aux États-Unis. En face, le premier épisode des Anneaux de pouvoir, “préquelle” de l’univers du Seigneur des anneaux, inspirée des livres de J. R. R. Tolkien, est attendu demain sur le service Amazon Prime Video. Selon les critiques, l’une et l’autre série semblent promises à une audience à la hauteur d’investissements inédits et colossaux – 200 millions de dollars pour la première saison du dragon, 715 millions de dollars pour celle des anneaux.

Qu’est-ce qui distingue (ou rassemble) ces deux “Moyen Âge” ? Umberto Eco le conseillait : “Rêvez le Moyen Âge, mais demandez-vous toujours lequel. Et pourquoi ?” Ce qui les distingue, c’est facile. Le premier naît de la mondialisation, le second de la guerre froide. Le monde de Westeros, quasi laïcisé, est médiéval au sens défini par un personnage de Pulp Fiction : “I’mma get medieval on your ass” (forme contemporaine de la philosophie à coups de marteau). Il affirme un réalisme machiavélien où la distinction entre ami et ennemi est fluctuante. “Un monde matériellement archaïque mais spirituellement moderne”, note le philosophe Tristan Garcia, dans lequel tout est rapport de force. À commencer par les rapports hommes-femmes : “Le sexe et la violence font partie de l’histoire”, souligne le scénariste en chef, qui ajoute un caveat tartuffien : “La façon particulière dont nous avons abordé la question est de nous assurer qu’à chaque fois que la sexualité ou la violence sont représentés à l’écran, il y ait une raison convaincante derrière, et qu’il s’agit d’une histoire méritant d’être racontée. Ce n’est pas fait gratuitement.” Avec cela, tout de même, des femmes puissamment présentes.

La Terre du Milieu de Tolkien (mais je suppose que cela va changer) est, elle, un monde plutôt masculin et bipolaire, avec une ligne de démarcation plus franche entre les forces du Bien et du Mal. Deus y est complètement absconditus, mais enfin, l’on sent bien qu’il ne demande qu’à naître. L’espoir n’y est pas trompeur et les amis sont fidèles. Inutile de vous le dire, au royaume du Gondor, ni levrette, ni émasculation, ni partouze. Le spectacle doit être visible, le producteur l’affirme, “par des enfants de 11, 12 ou 13 ans, même si de temps en temps, ils remontent la couverture au-dessus des yeux si le tout devient un peu effrayant”.

Qu’est-ce qui les rassemble ? Des forêts touffues, une statuaire cyclopéenne, des architectures démesurées et surtout pas de bulldozers, tout cela va de soi. Mais ces deux généalogies (le monde d’avant le monde d’avant) gentiment régressives (après tout, c’est le principe des “préquelles”) reposent avant tout sur un sentiment commun que connaissent bien les lecteurs de Harry Potter, cette nostalgie très particulière de ceux qui se sentent comme exilés de mondes imaginaires qu’ils révèrent. Dans une belle analyse de l’aspect mythique du désenchantement du monde, Tristan Garcia conclut dans notre hors-série sur Tolkien, en kiosque – à propos du Seigneur des anneaux, mais l’analyse peut s’étendre – que “cette mythologisation atteste de notre impuissance à formuler précisément ce que nous avons le sentiment d’avoir perdu, quand, comment et pourquoi, à cause d’une modernité impossible à définir, dont seuls nous semblent certains les remords et les regrets qu’elle suscite”. »

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