Hors-série "Marcher avec les philosophes"
Les cyniques, des chiens errants sans collier
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Cet article est issu du Hors-série n°N°34 de Philosophie magazine « Marcher avec les philosophes », en kiosque le 21 juin 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De tous les penseurs de l’Antiquité, ce sont sûrement ceux qui cheminent le plus. Surnommés les « Chiens », les cyniques et leur chef de meute Diogène errent dans les villes pour provoquer leurs concitoyens et les enjoindre à vivre selon la nature. Le scandale est en marche…
Vagabonds batailleurs
Sales, hirsutes, ils vont nu-pieds ou en sandales, équipés seulement d’un bâton, d’une besace et d’un manteau grossier qui les protège du froid et leur sert de couverture. Présents du Ve siècle avant notre ère au Ve siècle, les cyniques sont les philosophes vagabonds de l’Antiquité. Dans les rues, sur les places, ils mendient et interpellent leurs semblables, errent et parfois mordent… comme des chiens ? Oui, littéralement ; « cynique » dérive du grec kuôn : « chien » – et ils revendiquent fièrement l’appellation. Cette errance est aussi une quête : la principale figure du mouvement, Diogène (vers 412-vers 324 av. J.-C.), annonce qu’il « cherche un homme » 1. Hélas ! il n’en trouve pas : pour lui, les hommes sont des esclaves, enferrés dans leurs certitudes. Si le cynique déambule, c’est pour bousculer l’ordre en place – sa dérive obstinée est un projet de bataille perpétuelle.
Faux-monnayeurs
L’affaire est obscure : le père de Diogène, banquier à Sinope (actuelle Turquie) aurait joué les faux-monnayeurs ; ou alors c’est son fils qui aurait commis ce forfait… Le motif biographique, en tout cas, est devenu un credo philosophique : Diogène entend falsifier la monnaie (nomisma en grec), c’est-à-dire renverser la loi (nómos), subvertir les valeurs de la cité. Avec un franc-parler dévastateur, il ridiculise les ambitieux, les puissants, les bigots ; il transgresse tous les tabous, mangeant et se masturbant en public. Blasphématoire, la vie cynique proclame le grand retour à la nature, bafouée par la culture. Ne suivre que ses instincts, renouer avec sa part sauvage : il s’agit de vivre au grand jour, sans rien dissimuler, et au grand air, à la dure. Comme la monnaie, le cynique circule librement, et sa (dé)marche atteste de la naturalité retrouvée, au contact direct des éléments.