Les fake news ont-elles tué les faits ? Entretien avec Perrine Simon-Nahum
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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La postvérité n’est pas une catégorie arendtienne, explique Perrine Simon-Nahum. Il n’empêche qu’Arendt offre une analyse toujours pertinente du ressentiment comme carburant du populisme.
En quoi Arendt peut-elle nous aider aujourd’hui ?
Arendt nous fournit des instruments précieux pour réfléchir aux grands problèmes contemporains que sont le mensonge, la vérité et la postvérité. Avant même l’émergence du numérique, d’Internet et des réseaux sociaux, qui ont démultiplié les contenus trompeurs (les deepfake par exemple) et leur vitesse de circulation, elle alertait déjà sur l’usage politique du mensonge et son nouveau visage: « La possibilité de mensonge complet et définitif, qui était inconnue aux époques antérieures, est le danger qui naît de la manipulation moderne des faits. » Cela vaut bien entendu d’abord pour les régimes totalitaires, qu’elle a longuement étudiés. Mais ce qu’elle dit concerne également les sociétés démocratiques. Certes, comme elle le rappelle, le mensonge a toujours existé en politique. Il était un instrument habituel de gouvernement, un outil reconnu de la diplomatie. À ce titre, il était accepté comme légitime. Mais au XXe siècle, le mensonge a changé de nature. Le mensonge traditionnel « ne concernait que des particuliers et ne visait pas à tromper littéralement tout le monde ». Surtout, le mensonge cherchait à transformer certains « faits » particuliers, c’était une « falsification qui ne s’efforç[ait] pas de changer tout le contexte » dans lequel les faits s’inscrivent. Les mensonges étaient des « trous dans le tissu des faits ». De ce point de vue, ils ne constituaient pas à ses yeux une menace pour la politique. Avec l’avènement du mensonge totalitaire, on change de dimension. Le réel entier se trouve recouvert, à grand renfort de propagande et d’endoctrinement, par une idéologie à laquelle la réalité doit se plier. Tout ce qui ne s’accorde pas avec le monde façonné par l’idéologie est évacué, nié, supprimé. Pour les dirigeants totalitaires, « les faits dépendent entièrement du pouvoir de celui de les fabriquer. » Il s’agit tout bonnement d’« éliminer cette réalité » qui gêne le menteur, alors « toute l’éducation vise à abolir [la] capacité à distinguer le vrai du faux, la réalité de la fiction ». Peu à peu, des « histoires, images et non-faits nouveaux » deviennent « un substitut adéquat de la réalité et de la factualité ». Lorsque nous nous efforçons aujourd’hui de penser ces problèmes, nous utilisons les analyses d’Arendt mais à rebours. Nous nous demandons comment la destruction de la vérité par les réseaux pourrait conduire au totalitarisme. Voilà qui illustre ce que j’appelle le caractère dialogique de sa pensée. Elle ne dit jamais ce qu’il faut penser; elle attire notre attention sur un problème et nous procure les instruments qui permettent d’interroger à notre tour les situations que nous rencontrons. Elle a une pensée directement pratique.
« Vérité et mensonges ne s’opposent plus l’un à l’autre. Ce sont des catégories qui deviennent poreuses quand le mensonge sature la vie collective. »
Si le mensonge total permet de penser le totalitarisme, peut-il vraiment nous aider à penser notre époque ?
Perrine Simon-Nahum — Il n’aura échappé à personne que nous ne vivons pas – du moins en France – sous la coupe d’un régime autoritaire. Arendt souligne cependant que la forme d’un mensonge généralisé constitue un risque « même dans le monde libre, où le gouvernement n’a pas monopolisé le pouvoir de décider ou de dire ce qui est ou n’est pas factuellement » : « La propagande à l’échelon gouvernemental a appris plus d’un tour des usages du business et des méthodes de Madison Avenue. » Elle évoque ici la publicité et le marketing des années décrites dans la série Mad Men. Même dans le monde libre, « des nations entières peuvent s’orienter d’après un tissu de tromperies ». Elle souligne combien le menteur « moderne » est devenu un menteur professionnel. Ceci signifie, d’une part, qu’il ment sur l’ensemble des faits qu’il avance, mais plus encore qu’il est lui-même victime du mensonge qu’il profère puisqu’il est indispensable qu’il y croit pour que celui-ci soit efficace. Le mensonge n’est plus une simple technique que l’on manie en connaissance de cause; il agit sur le monde en le déformant. Trump et Poutine sont prisonniers du narratif idéologique qu’ils diffusent, du récit qu’ils construisent. Le mensonge moderne passe aussi par les images. La puissance de celles-ci tient dans leur capacité à se substituer à la totalité du monde réel. Ainsi vivons-nous à une époque où prolifèrent partout, sans arrêt, de manière anarchique, des milliers de fake news, au point qu’on peine de plus en plus à distinguer le vrai du faux. Cette omniprésence du mensonge nous renvoie une fois de plus aux célèbres lignes d’Arendt à propos du totalitarisme: « Le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel – et la catégorie de la vérité relativement à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin – se trouve détruit. » Vérité et mensonges ne s’opposent plus l’un à l’autre. Ce sont des catégories qui deviennent poreuses quand le mensonge sature la vie collective. On en voit les effets aujourd’hui autour de nous.