Les grands singes et nous

Temps de lecture : 4 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 2 de Philosophie magazine « 2 - juin/juil. 2006 », en kiosque le 25 mai 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pendant des siècles, l’homme s’est situé hors des classifications des êtres vivants. Mais surprise : les recherches sur les grands singes nous apprennent que nous partageons 99 % de leurs gènes. Le 1 % restant fonderait-il l’humain ? L’énigme demeurera tant que nous nous poserons la question en termes de supériorité.

Lorsque les premiers grands singes – chimpanzés et orangs-outans – débarquent dans l’Europe des Lumières, Montesquieu et Diderot s’étonnent de leur ressemblance avec l’homme. Jean-Jacques Rousseau va plus loin : « Nos voyageurs, s’interroge-t-il, font sans façon des bêtes sous les noms de Pongos, de Mandrills, d’Orangs-Outans, de ces mêmes êtres dont sous le nom de Satyres, de Faunes, de Sylvains, les Anciens faisaient des divinités. Peut-être après des recherches plus exactes trouvera-t-on que ce sont des hommes ? » Belle parenthèse philosophique que referment les naturalistes de la fin du XVIIIe siècle en s’efforçant de dégager le caractère structural ou fonctionnel – angle facial, bipédie ou flexion de la base du crâne – qui justifierait de placer l’homme dans une catégorie à part. La révolution darwinienne écarte à son tour le délicat problème de ce qui fait la nature de l’homme pour concentrer ses efforts sur l’intégration de l’homme dans la nature en le plaçant sur le plus haut barreau de l’échelle évolutionniste : que l’homme descende du singe, passe encore (mal et au prix de bagarres homériques) mais, comme l’écrit Thomas Huxley, ami et champion de Charles Darwin, « personne n’est aussi convaincu que moi de l’immensité du fossé entre l’homme civilisé et les brutes ». La grande chaîne de l’évolution, si typique de l’esprit fin XIXe siècle, s’achève sur un maillon spécial forgé au creuset du jugement moral, de la spiritualité et de l’intelligence. Toutes qualités qui semblent, pour l’époque, être le propre de l’homme blanc, la « race impériale ». Exit, et pour longtemps, la question de Rousseau, masquée par l’idée d’une échelle que nos ancêtres auraient laborieusement gravie et par ses avatars, racisme, sexisme, voire spécisme – néologisme d’après le terme anglais specism pour stigmatiser l’arrogance de l’homme envers les autres espèces.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

EspèceNature