Nucléaire
Les limites de la raison
Japon, le 17 avril 2011. Un mois après la catastrophe de Fukushima, un homme mesure le niveau de radiation dans la ville de Futaba (préfecture de Fukushima), située à moins de 10 kilomètres de la centrale nucléaire Tepco sinistrée. © STR/AFP
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Cet article est issu du numéro 49 de Philosophie magazine « 49 - mai 2011 », en kiosque le 27 avril 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Aujourd’hui, qui peut prétendre se tenir dans le camp de la raison ? Les experts et les responsables des programmes nucléaires sont-ils des « gens sérieux » effectuant des choix éclairés ? Les militants de la cause écologique sont-ils des illuminés, ne voyant le monde qu’au prisme d’une idéologie partiale, voire fumeuse ? Ou bien, est-ce exactement le contraire ? À la lumière de l’accident de Fukushima, ne pourrait-on dire que la raison des experts délire, tandis que l’idéologie verte offre une compréhension plus exacte des enjeux du monde actuel ?
Au-delà de l’émotion et de l’effroi qu’ils nous inspirent, les événements survenus au Japon nous replacent au cœur des contradictions de la raison humaine, déchirée entre sa dimension scientifique et technique, et sa capacité à tenir compte des valeurs, entre le calcul et la morale. Nous sommes donc bel et bien devant un conflit interne à la rationalité. Le philosophe Emmanuel Kant appelait « antinomies de la raison pure » les problèmes métaphysiques que la raison seule ne peut pas trancher – car ses armes y sont impuissantes. Aujourd’hui, avec la catastrophe nucléaire japonaise, la première de cette ampleur qui frappe un pays capitaliste, nous sommes en train de découvrir les quatre « antinomies de la raison nucléaire ».
Première antinomie
Faut-il craindre un danger invisible et inquantifiable ?
Le 12 avril, l’Agence de sûreté nucléaire japonaise reclassait la gravité de l’accident de Fukushima-Daiishi pour lui attribuer un niveau 7 (le maximum de cette échelle, équivalent à celui de Tchernobyl). Et pourtant… cet accident qui durait déjà depuis un mois, mobilisant l’attention des médias et des opinions publiques sur la planète entière, n’avait encore fait aucun mort ! Pas une seule victime recensée, contrairement au tsunami, dont le bilan s’élèverait à plus de 13 000 morts et 17 000 disparus. Le jour où le nuage radioactif venu du Japon a traversé la France, il faisait un temps splendide. Pas de victime, un ciel radieux. Même quand vous êtes irradié à fortes doses, vous ne sentez pas grand-chose dans l’instant. Tout au plus certains pompiers de Tchernobyl ont-ils éprouvé une vague sensation de chaleur ; ceux-là sont morts les jours suivants.
Voilà l’une des propriétés les plus étranges du péril nucléaire : il est imperceptible. Pour mesurer le danger, il faut être capable d’interpréter des énoncés cryptiques tels que « à Ibakari, au nord de Tokyo, le seuil de radioactivité est 300 fois supérieur à la normale et s’établit à 15,8 milli-sieverts par heure » ou encore « l’activité de l’iode 131 dans l’air de Sacramento est supérieure à 1 mBq/m3 ». Autrement dit, nous avons une image du danger non pas concrète, sensorielle, mais abstraite, rationnelle.
Et le temps ne change rien à l’affaire. Même avec le recul, les conséquences d’un accident de centrale sont difficiles à quantifier. Ainsi, le rapport du Forum Tchernobyl, organisme dépendant de l’ONU, rendu public en 2005, annonçait un bilan triomphal : « Jusqu’à 4 000 personnes au total pourraient à terme décéder des suites d’une radioexposition consécutive à l’accident. » C’était bien moins que ce qu’on avait pu redouter ! Contestant ce chiffre dans son essai Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère (Seuil, 2006), le philosophe Jean-Pierre Dupuy rappelait que 600 000 à 800 000 « liquidateurs » avaient nettoyé le site, absorbant de fortes doses de radioactivité, sans faire, par la suite, l’objet d’un suivi épidémiologique ; que 3 millions d’enfants étaient nés avec de graves problèmes de santé ; qu’aucune étude sérieuse n’avait recensé les cancers, leucémies, cardiopathies, fatigues chroniques, pathologies inédites qui ont frappé la population ukrainienne après 1986, année de la catastrophe.