Les trois piliers de l’empathie

Temps de lecture : 5 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 135 de Philosophie magazine « Peut-on se mettre à la place des autres ? », en kiosque le 28 novembre 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Nous nous trouvons trop refermés sur nous-mêmes, et nous pensons qu’il faudrait que ça change pour que tout aille mieux dans nos sociétés. Et si c’était le contraire ?

Lorsqu’on aborde la question du rapport aux autres, deux idées reçues surgissent assez vite. Premièrement, ce rapport est considéré comme fragile et mal assuré. Nous serions spontanément des égoïstes. L’Écossais David Hume le résume d’une formule frappante dans son Traité de la nature humaine (1740) : « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt. » Nous nous vivons, de plus, comme des citadelles inviolables. Nous pouvons être contraints par les autres à certaines actions que nous n’avons pas envie de faire ni de subir, mais nul ne peut nous dérober nos pensées. Les murailles de notre for intérieur seraient élevées et résistantes. Nous ne partageons nos réflexions, nos souvenirs, nos désirs qu’avec ceux à qui nous acceptons d’en parler. Dans un passage halluciné de ses Méditations métaphysiques (1641), René Descartes se décrit regardant passer les gens dans la rue, accoudé à sa fenêtre : qu’est-ce qui me prouve, se demande-t-il, que ce sont de vrais humains comme moi, avec une conscience, et non des automates dissimulés sous des chapeaux et des manteaux ? Je sais que je suis un moi, que je pense. Mais chez autrui, je ne fais que supposer un équivalent de mon intériorité sans y avoir accès. Si j’ignore de quoi autrui est fait au-dedans, comment me mettrais-je à sa place ?

Deuxièmement, un préjugé veut que, si nous acceptions de percer des fenêtres dans la muraille de notre intériorité, la vie sociale serait largement apaisée. Autrement dit, si nous faisions plus souvent l’effort de nous mettre à la place d’autrui, de saisir ses motivations et ses souffrances, nous aurions une conduite plus respectueuse, plus bienveillante, et nous serions dirigés naturellement vers le bien.

Cet article est réservé aux abonnés