L’Europe, fichier source du rêve américain
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 83 de Philosophie magazine « 83 - octobre 2014 », en kiosque le 25 septembre 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’est sur le Vieux Continent que se sont inventé les idéaux qui inspirent aujourd’hui les tenants du progrès technologique outre-Atlantique.
Au XVIIe siècle, la révolution scientifique fait naître un nouvel espoir créateur. L’homme va enfin pouvoir « se rendre comme maître et possesseur de la nature », assure Descartes. Dans toute l’Europe, on commence à rêver à un progrès qui, non seulement nous débarrasserait du poids des vieilles obéissances, mais améliorerait concrètement nos existences. Les premières théories du réseau mondial voient le jour, avec l’idée que la communication généralisée favorisera le commerce et la paix. Un siècle plus tard, la révolution industrielle prétend mettre ce programme en action avec ses usines, ses machines, son réseau ferré, ses canaux, ses organes de presse, ses bourses. Les philosophes, notamment en France, sont persuadés que tout peut changer dans nos vies. Certains veulent donner tout le pouvoir aux entrepreneurs pour qu’ils réalisent les projets les plus ambitieux. D’autres imaginent des modèles sociaux et économiques inédits, des mondes autonomes et justes, libérés de l’emprise de l’État. Certains pensent même dépasser les limites de la nature et rêvent d’une spiritualité renouvelée. Mais cette croyance enthousiaste dans la science et le progrès se brise contre le mur de sang de la Première Guerre mondiale. Si tant de science a conduit à une telle boucherie, à quoi bon continuer ? Le doute a saisi le vieux monde. Le nouveau en profite pour reprendre le flambeau et nous mener vers la Silicon Valley et les apprentis sorciers d’aujourd’hui.
Leibniz. Le père du réseau
Le réseau social a un créateur. L’Allemand Leibniz (1646-1716) a mis en place le cadre métaphysique que la technologie n’a eu qu’à remplir. Il a posé l’équation de base de la communication en réseau et l’a résolue. D’abord, selon lui, il n’existe que des individus indépendants les uns des autres et sans action réciproque. En même temps, chacun est en liaison permanente avec les autres. Comment est-il possible d’être à la fois une individualité sans « fenêtres par lesquelles quelque chose puisse y entrer et en sortir » (Monadologie, § 7) et de communiquer avec le monde entier ? Premièrement, il ne faut pas construire les ponts nous-mêmes mais passer par un tiers, que Leibniz nomme Dieu mais que l’on peut appeler, comme le rappelle Michel Serres, le standardiste, le satellite ou le réseau. Deuxièmement, comment être en relation avec tous sans sortir de soi ? En possédant et en assumant notre manière de nous rapporter au monde, de l’exprimer, dit Leibniz. Sur un réseau social, chacun affirme sa vision singulière du réel. Chacun demeure pleinement « un monde à part » (lettre à Arnauld, 14 juillet 1686), tout en s’accordant avec des personnes toutes différentes et en nombre croissant.