Le livre du jour
“L’Expulsion de l’autre”, de Byung-Chul-Han
© Alexandra Kinga Fekete pour Philosophie magazine
Dans une autre vie, Byung-Chul Han étudiait la métallurgie à Séoul. C’était bien avant de devenir professeur de philosophie à l’université des Arts de Berlin. Dans une sorte de filiation nietzschéenne, on pourrait dire que Han philosophe à la disqueuse. Il pourfend tout de la modernité. Le capitalisme numérique, la culture du consensus, de la transparence, du divertissement, du bien-être, de la performance, de la communication. Pourtant, à travers des essais très politiques, c’est toujours l’individu qui l’intéresse, cet être que la société de consommation prive de sa puissance. Derrière le culte de la performance dénoncé dans La Société de la fatigue (Circé, 2014), c’est bien l’épuisement de l’être qu’il déplore, la dépression, les troubles de l’attention. Au-delà de la transparence maudite dans La Société de transparence (PUF 2017), le cauchemar de l’individu lisse et contrôlé. Avec le rejet de la violence et de la douleur décrit dans sa Topologie de la violence (R&N, 2019), un homme devenu amorphe. Et donc ici, L’Expulsion de l’autre (PUF, 2020) poursuit le portrait peu flatteur de l’homme moderne, tout en explorant ces rapports au monde disparus qui forgeaient naguère des êtres puissants. Quels sont-ils, et comment les reconquérir ?
Couverture de L'Expulsion de l'autre. © Presses Universitaires de France
Pour résister à l’aliénation ambiante, Byung-Chul Han propose ainsi trois axes principaux.
- Revenir à la terre. L’ordre numérique est, selon le philosophe, inhumain. Sur un écran, il n’y a plus de pesanteurs, de lenteurs, de résistances, de corporéités. « La communication des corps ne cesse de se réduire », engendrant une « désincarnation croissante du monde ». La généralisation de l’informatique et des écrans, tout cela fait que nous évoluons dans un monde appauvri, un monde réduit à des codes et des pixels dénués de relations sensorielles et riches au réel. Un monde d’informations sans situations. Or, pour Byung-Chul Han, la richesse de notre vie intérieure est à la mesure du monde extérieur qu’on a le courage d’affronter et l’intelligence de comprendre. Nous pensons par ce que l’on vit et expérimente. « Le calcul (…) est une répétition infinie de l’identique. Au contraire de la pensée, il ne peut pas produire de nouvelle situation. Il est aveugle à l’événement. Une véritable pensée, en revanche, est événementielle. »
- Redécouvrir l’autre. L’hyperproximité des réseaux fait que nous nous agrégeons sans nous rencontrer. Autrui, pourtant, c’est ce qui « se tourne contre moi, qui se jette à ma rencontre, qui se dresse sur mon chemin, qui me contredit, se montre récalcitrant et me résiste. » La conscience de l’autre, c’est entrevoir un « pas-chez-soi », quelque chose qui n’est pas immédiatement identifiable dans ses modes de perception et de comportement quotidiens et familiers. Enlevez ce trouble, le corps de l’autre n’a plus d’épaisseur, de mystère ou d’érotisme. Il devient pornographique, objectivé, réduit à la performance. Citant Jean Baudrillard, Byung-Chul Han écrit : « Le corps pornographique n’est plus une scène, un “théâtre somptueux”, une “surface fabuleuse d’inscription des rêves et des divinités”. » Quand l’autre est accueilli, il devient cette extériorité qui « donne la forme et la mesure », qui me remet en question. En un sens, accepter l’autre, c’est s’ouvrir à un dehors qui me perturbe et me fait évoluer. Cette puissance de l’altérité qui me perturbe, Byung-Chul Han la nomme « négativité de l’autre ». « La pensée doit s’abandonner à la négativité de l’autre et fouler des terres vierges. »
- Accueillir la douleur. De façon générale, toute expérience qui nous transforme est inconfortable. Au point que Byung-Chul Han ne dissocie pas l’art d’exister d’une certaine disposition à la douleur. Plus que sapiens, nous sommes « homo doloris ». « Seule la négativité de la déchirure et de la douleur maintient l’esprit vivant ». Il y a cette idée héritée de Martin Heidegger que l’individu ne devient vraiment lui-même qu’en expérimentant l’angoisse existentielle. « L’effroi le libère de l’hébétude ». La douleur est ce par quoi nous évoluons. « La négativité de la blessure est inhérente à toute expérience profonde, à tout vécu profond. Le pur ça-me-plaît est le niveau d’étiage absolu de l’expérience. » Reprenant le verbe de l’écrivain Elias Canetti, Han considère que la puissance de l’être appartient aux esprits « qui s’installent dans les blessures » et non à « ceux qui s’installent dans les maisons ».
Traduit par Olivier Mannoni, L’Expulsion de l’autre. Société, perception et communication contemporaines de Byung-Chul Han vient de paraître aux PUF. Disponible ici.