Essai
“La pandémie de la peur”, par Ivan Krastev
© United Nations Covid-19 response/Unsplash
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En s’inspirant de La Peste (1947) de Camus, le politologue bulgare Ivan Krastev se demande si la crise du Covid-19 s’effacera de nos mémoires comme la grippe espagnole, qui a fait près de 50 millions de morts mais n’a laissé presque aucune trace dans l’histoire… Lui-même revenu en Bulgarie pour vivre le confinement dans sa maison et dans sa langue natales, il voit dans le coronavirus un démenti à l’idée que seuls la mobilité internationale et le rejet des nations permettrait aux citoyens d’aujourd’hui d’adopter une perspective universaliste.
« “La première chose que la peste apporta à nos concitoyens fut l’exil”, remarque le narrateur dans La Peste d’Albert Camus. Nous nous faisons, ces derniers temps, une idée très précise de ce qu’il voulait dire. Une société en quarantaine est à proprement parler une “société fermée”, dans laquelle chacun, à l’exception des travailleurs essentiels, met sa vie en suspens. Alors que les personnes sont isolées dans leurs maisons et hantées par la peur, l’ennui et la paranoïa, l’une des seules activités qui persiste est la discussion autour du virus et de la manière dont il pourrait transformer le monde de demain.
Dans ce nouveau monde, de nombreux gouvernements (plus ou moins bienveillants) suivent de près nos allées et venues et nos rencontres, déterminés à nous protéger de notre propre imprudence et de celle de nos concitoyens. Le contact avec d’autres personnes est devenu une menace pour l’existence de chacun. Dans plusieurs pays, les promenades non autorisées dans les parcs peuvent se solder par des amendes, voire par un séjour en prison, tandis que les contacts physiques spontanés s’apparentent à une sorte de trahison sociale.
Comme l’observait déjà Camus, une épidémie efface “la singularité de la vie de chaque homme”, en ce qu’elle exacerbe la conscience qu’il a de sa propre vulnérabilité et de son impuissance à anticiper le futur. Tout se passe comme si la Mort s’était installée à la porte d’à côté. Après une épidémie, chaque personne en vie peut s’octroyer le titre de “survivant”.
Combien de temps, toutefois, la mémoire de cette épidémie persistera-t-elle ? Se pourrait-il que dans quelques années tout au plus, nous nous en souviendrions comme d’une hallucination de masse provoquée par “un manque d’espace compensé par un surplus de temps”, comme le poète Joseph Brodsky l’écrivit jadis au sujet de l’existence d’un prisonnier ?