Intervention
Ivan Krastev : “La pandémie, une hallucination collective destinée à s’effacer de nos mémoires ?”
© United Nations Covid-19 response/Unsplash
La pandémie est un événement mondial qui a bouleversé la vie de tous et exaspéré la vulnérabilité des existences, « comme si la Mort s’était installée à la porte d’à côté », écrit le politologue bulgare Ivan Krastev dans les pas d’Albert Camus. Se pourrait-il néanmoins qu’elle s’efface peu à peu des mémoires, à l’instar de la Grippe espagnole, qui a fait plus de morts que la Première et la Seconde Guerre mondiale – et n’a pourtant laissé aucune trace dans les livres d’histoire ? C’est la question que pose Krastev dans un texte lumineux qui essaie, à partir de sa propre expérience d’intellectuel retourné dans sa Bulgarie natale pour affronter le confinement, de tirer les grandes leçons politiques de la crise du Covid. De fait, avec la pandémie, « nous faisons une expérience dans laquelle tout change mais rien ne se passe », dont on ne peut tirer aucun « récit fascinant sur le Bien et le Mal », et où « il nous est demandé de préserver la civilisation en restant à la maison et en nous lavant les mains ». Autre paradoxe : c’est en restant dans nos maisons que nous avons partagé et communiqué notre expérience avec l’humanité entière, découvrant comme Kant qu’il n’est pas besoin de quitter sa ville natale pour être cosmopolite. « Il se peut que cela ne soit qu’un moment historique passager, conclut-il, mais nous ne pouvons nier qu’il nous a fait comprendre ce que cela fait d’habiter un même monde. »