Entretien

Philippe Urfalino : “Pour prendre une décision collective, d’autres modèles que le vote sont possibles”

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Le mouvement Nuit Debout sur la place de la République, à Paris, le 18 avril 2016

Le mouvement Nuit Debout sur la place de la République, à Paris, le 18 avril 2016. © Philippe Lopez/AFP

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À l’heure des confinements et couvre-feux imposés par le Covid, la question de la décision collective se pose de façon brûlante. Les décisions de groupe se prennent-elles comme des décisions individuelles ? Qu’est-ce qui différencie une décision collective d’un choix, d’une délibération ou d’une négociation ? Ce modèle est-il en crise ? Dans son livre Décider ensemble. La Fabrique de l’obligation collective (Seuil, 2021), le sociologue Philippe Urfalino redéfinit ce concept en insistant sur sa dimension contraignante. Éléments de réponse.

 

Pourquoi était-il important, selon vous, de redéfinir le concept de « décision collective » aujourd’hui ?

Philippe Urfalino : Je me suis progressivement rendu compte que les concepts de décision et de décision collective dont nous disposions en sciences sociales n’étaient pas satisfaisants. En premier lieu, la décision était confondue avec le choix. Ensuite, la réflexion sur la décision collective, entendue comme la décision prise par une pluralité de personnes via une règle de décision, était dominée par une seule discipline : l’économie. Ce qu’on appelle la théorie du choix social, fondée par Kenneth Arrow, pense la décision collective comme une agrégation des préférences. La notion importante, mais insuffisante, de préférence, dit bien la réduction de la décision au choix, c’est-à-dire à la seule comparaison et évaluation d’options concurrentes. Cette approche réduit la décision à un choix, c’est-à-dire à une comparaison, un classement ou une évaluation. Or, décider ensemble, c’est aussi délibérer, c’est-à-dire choisir, mais aussi redéfinir les fins qui orientent le choix ; et c’est, enfin, arrêter la délibération en produisant une obligation.

 

Un penseur de la délibération, c’est Habermas. Pourquoi son approche ne vous satisfait-elle pas non plus ?

Il faut faire la part de la philosophie propre à Habermas et sa reformulation en sciences sociales. Mais, en gros, mes réserves à propos du modèle de délibération collective que l’on peut retirer de sa philosophie sont de deux ordres. D’abord, les exigences normatives associées au débat (le souci de vérité, de justice, de sincérité) sont excessives pour pouvoir rencontrer la réalité empirique. On a donc voulu faire de ces exigences un idéal régulateur, mais le modèle empirique d’un processus collectif n’est pas l’équivalent de l’idéal ou d’un horizon souhaitable. Ensuite, sa conception de la rationalité de la pratique est législative, au sens où elle aboutit à une norme (ce qu’il faudrait faire) et non à une action. À l’opposée la conception aristotélicienne de l’action, reformulée par Elisabeth Anscombe et Vincent Descombes, ainsi que la reprise de la tradition rhétorique (rendue assimilable par les sciences sociales grâce aux travaux de Francis Goyet), m’ont fourni une conception plus féconde de la décision et de la délibération collective.

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