Entretien

Ivan Krastev : “L’universalisme européen disparaît quand vous ne vous sentez plus capable de transformer le monde”

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Ivan Krastev en 2018

Ivan Krastev en 2018. © Hélène Bamberger/Opale

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Pour l’auteur du Destin de l’Europe (Premier Parallèle, 2017), l’Union n’est pas la création de nations mais de vieux empires qui n’ont, jusque-là, jamais pensé qu’ils pouvaient mourir. Entretien.

 

La primauté du droit européen est aujourd’hui remise en cause. On parle beaucoup de la Hongrie et de la Pologne, qui donnent de la voix contre l’UE depuis longtemps, mais même en France, les contestations des normes européennes sont désormais un thème habituel des campagnes présidentielles. Pouvons-nous parler d’une crise de la normativité européenne ?

Ivan Krastev : Je le pense. Il faut dire que la construction européenne est fondée sur une ambiguïté juridique. On parle d’une union d’États souverains qui sont, dans le même temps, soumis à des règlements et des directives, des institutions politiques et financières qui prennent en charge des domaines de compétences propres : la monnaie, la pêche, les politiques commerciales, etc. Il est donc tout à fait normal que les périodes de crise se manifestent par des frictions entre les nations et l’Union. Et ce n’est pas uniquement le fait des régimes illibéraux. En 2020, la Cour constitutionnelle allemande avait contesté la validité d’un rachat de titres de dettes d’État de la Banque centrale européenne (BCE). Le différend est plutôt d’ordre technique et économique. Plus récemment, la juridiction constitutionnelle polonaise s’est opposée à la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). En cause ? Le parti conservateur Droit et Justice (PiS) au pouvoir instrumentalise la justice. Il a par exemple mis en place une chambre disciplinaire qui sanctionne des magistrats s’ils rendent des décisions fondées sur le droit européen. L’Union a donc lancé un recours.

“Si elle ne peut pas agir collectivement sur la scène internationale, l’Union européenne n’a plus de sens” Ivan Krastev

 

Le conflit concerne ici les conceptions de ce que doivent être les institutions d’un pays. Est-ce en ce sens que l’on peut parler d’une crise plus profonde ?

Plus que les institutions, ce sont même les valeurs de l’Union qui sont contestées. Regardez en Hongrie. La Commission européenne a formé un recours contre la loi hongroise qui met en cause les droits LGBT. La question est au fond : que signifie la souveraineté en Europe aujourd’hui ? Ce mot de souveraineté est central et il est mal défini. Il y a la dimension d’autonomie stratégique : pouvoir agir collectivement sur la scène internationale. Sans cette coordination, l’Union n’a plus de sens. Ensuite, il y a la souveraineté des États-nations. Et il n’est pas seulement question de la Pologne ou de la Hongrie. Il faut redessiner ce qui dépend de l’Union et ce qui est du ressort de la nation. La pandémie a été un moment révélateur où nous avons pu constater, par exemple, la prédominance de la souveraineté nationale en temps de crise. Il n’y a pas d’État d’urgence au niveau européen. Ensuite, nous avons la souveraineté des individus. Nous vivons un moment de revendications libertariennes où le concept d’autonomie s’associe au droit de vivre ses orientations sexuelles, de disposer de son corps de façon générale et de son esprit : je pense à toute la défiance croissante des citoyens européens à l’égard des géants américains de l’industrie numérique. Donc : quelle autonomie stratégique de l’Union ? Quelles valeurs anthropologiques porter ? Et bien sûr entre les deux : que devient l’État-nation ? Ce ne sont pas les relations entre les États membres qui traversent une crise, c’est la place même de l’État-nation dans le projet européen.

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