Portrait philosophique

L’héritage de Jan Sokol

Temps de lecture : 7 min

Jan Sokol en 2015

Jan Sokol en 2015. © Vojtech Vlk/CTK via AP Images/ Sipa

Cet article est réservé aux abonnés.

Dissident contre la dictature communiste, ancien ministre de l’Éducation, le tchèque Jan Sokol est surtout connu pour ses combats politiques. Son engagement est, pourtant, nourri d’une profonde réflexion philosophique qui fait de la préservation de l’héritage qui nous échoit à la naissance le trait essentiel de notre existence.

 

La vie, de la mort à la fécondité

La vie est l’un des – sinon le – thèmes essentiels de l’œuvre de Sokol. Quel est donc, à ses yeux, le trait essentiel du vivant ? Deux caractéristiques principales se dégagent. D’abord, les vivants « ne peuvent pas être démontés et remontés à nouveau », ils représentent des singularités irréductibles, et inconstructibles. Le second point est plus intéressant : la vie « ne peut durer qu’en se reproduisant ». Il n’est pas de vie sans succession des générations, pas de continuité sans discontinuité, celle de la mort des individus. La mort n’est pas la négation de la vie, mais ce qui lui permet, par la « fécondité », de se régénérer. « La fécondité dépasse, transcende donc la mort, mais sans l’éliminer du tout. […] Grâce à la discontinuité ou rupture des générations, un commencement nouveau peut se produire au lieu d’une continuation prolongée. »

La fécondité, si elle implique la discontinuité de la mort, met en même temps en jeu la continuité de l’« héritage ». À commencer par l’héritage que représente le « fait général de la vie, qui est une condition préalable et indispensable à toute sorte de vie individuelle », et que tous les vivants reçoivent de leurs ancêtres. Cet héritage est, en même temps, un enrichissement constant : tous les vivants reçoivent une multitude d’innovations biologiques lentement acquises au fil de l’évolution. « La “dot” biologique s’est développée au cours des âges, sans interruption quelconque. » Il n’est pas pourtant seulement question de biologie, y compris chez les animaux : tous les enfants reçoivent en partage un monde commun qu’ont façonné collectivement leurs prédécesseurs pour le rendre plus « habitable ».

La singularité du vivant humain

« La nature, que tout humain reçoit de ses parents, définit et limite ses possibilités, les données de base de toute existence individuelle et même sociale. [Mais] l’homme est évidemment un être vivant tout particulier. Sa naissance est toujours “prématurée” dans son développement individuel » : il naît infirme, incapable de survivre seul. Il a, dès l’origine, besoin du secours d’autrui, de sa mère en premier lieu, mais plus fondamentalement de la communauté humaine, de ses règles, de ses institutions. « Loin d’être “jeté” dans la vie […], il est accepté dans un milieu humain et social très riche. Tout ceci, il se l’approprie pour ainsi dire “gratuitement”. C’est ce qui nous permet de parler d’héritage. […] L’homme ne mène pas seulement sa vie dans le vécu immédiat, dans la proximité des relations proprement humaines, mais – qu’il le veuille ou non – dans le cadre des institutions, héritées ou inventées, peu importe. » En ce sens, culture et nature ne s’opposent pas : elles participent d’un même mouvement de transmission.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Socialisme