Exposition

“L’Horizon sans fin” : faire bouger la ligne

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“L’Horizon sans fin” : faire bouger la ligne

L’horizon. Gustave Courbet, La Vague, 1869. Huile sur toile, 65,8 x 90,5 cm. ©Lyon, musée des Beaux-Arts.

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Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine « Pourquoi se complique-t-on la vie ? », en kiosque le 03 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Horizo : « je borne », en grec. Cette ligne tracée au loin mais impossible à franchir est l’objet d’une passionnante exposition au musée des Beaux-Arts de Caen. Elle s’ouvre sur Le Mariage de la Vierge du Pérugin. Dans ce chef-d’œuvre conservé au sein même de l’institution, l’horizon désigne la rencontre du ciel et du sol. Il ancre la représentation. Dans un traité sur la perspective intitulé De Pictura (1435), l’humaniste Leon Battista Alberti évoque cette « ligne concentrique » qui se situe au niveau des yeux et dessine un point de fuite unifiant l’espace. Or, comme le montre ce parcours, l’histoire de la modernité consiste dans le recul de cette ligne, à la faveur des grandes découvertes et du passage du monde clos à l’univers infini. Progressivement, l’horizon ne sert plus la perspective, il devient son propre sujet. Il ne circonscrit plus le visible mais il pointe vers l’illimité. Professeure de philosophie de l’art, la commissaire de l’exposition Céline Flécheux rappelle avec Maurice Merleau-Ponty que la définition de l’horizon dépend de notre présence au monde. Comme le note ce dernier dans Phénoménologie de la perception, la profondeur est « la plus existentielle des dimensions », elle est « cet horizon dont la distance à moi s’effondrerait, puisqu’elle ne lui appartient pas comme une propriété, si je n’étais pas là pour la parcourir du regard ». Au XIXe siècle, un photographe comme Gustave Le Gray témoigne de cette construction du regard. Il procède à un trucage qu’il nomme « ciels rapportés » et qui consiste à adjoindre par un montage deux prises de vue distinctes – un ciel et une mer aux luminosités contrastées. Gustave Courbet s’en inspire lorsqu’il peint La Vague (photo), qui témoigne de cette nouvelle sensibilité. Des œuvres méconnues, voire jamais exposées, complètent cette étonnante visite, qui met aussi en garde contre un risque de confiscation de l’horizon – abîmé par les activités humaines ou désespérément amoindri par les crises. Des artistes contemporains ne cessent cependant de le réinventer. Mark Wallinger a, par exemple, demandé à des professionnels de monter un échafaudage sur une plage anglaise, afin que le sommet de la structure rejoigne la ligne d’horizon, si bien que les ouvriers se retrouvent à marcher comme sur un fil, dans un paysage rendu abstrait par l’écrasement des perspectives. Son film s’intitule Construction Site, avec une homophonie évoquant en anglais à la fois le site (site) et la vue (sight). Ce qu’on appelle un changement de perspective ?

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