Société
L’idéologie des Frères musulmans menace-t-elle vraiment la France ? Dialogue entre Michaël Prazan et Haoues Seniguer
Michaël Prazan (à g.) et Haoues Seniguer. © Catherine Gugelmann/Opale - © Frédéric Petry/Hans Lucas/AFP
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Un nouveau conseil de défense sur « l’entrisme » des Frères musulmans se tient à l’Élysée, ce lundi. Pour faire le point, nous avons fait dialoguer deux spécialistes du sujet, aux thèses divergentes : l’écrivain et réalisateur Michaël Prazan, pour qui la situation est hors de contrôle ; et le politologue Haoues Seniguer, qui juge la confrérie en perte de vitesse.
Quel est l’enseignement principal du rapport commandé par Gérald Darmanin sur les Frères musulmans, publié fin mai ?
Michaël Prazan : Rien de très nouveau. Ce travail a le mérite de poser un diagnostic clair sur la structuration des Frères musulmans via leurs associations, de documenter leurs fins et leurs relais. Il témoigne aussi d’une prise de conscience de la puissance des algorithmes des géants de l’industrie numérique : il suffit que vous visitiez par curiosité un contenu relié à la pensée des Frères musulmans pour que vous soyez abreuvé de prêches et d’informations relatives à cette mouvance. La question désormais est : que fait-on ? Les recommandations du rapport sont insignifiantes face à un tel phénomène, qui va croissant. Au Bourget, la Rencontre annuelle des musulmans de France, la centrale française des Frères musulmans, concentrait en 2019 presque 200 000 participants, alors qu’on était plutôt autour de 100 000 six ans auparavant.
Haoues Seniguer : Il est toujours bon que l’État s’intéresse aux questions qui agitent la société. Le rapport pointe des menaces de subversion, d’entrisme, mais nous nous rendons aussi compte que les Frères musulmans – ou réputés tels – ne pèsent pas lourd par rapport au poids de la communauté musulmane en France. Plus fondamentalement, les pouvoirs publics pointent un tropisme conservateur dans le champ islamique national, qui n’est pas exactement la même chose que l’islamisme ou le frérisme. Au-delà du frérisme, on remarque par exemple que Le Coran des historiens n’est pas très discuté au sein des communautés musulmanes, traduisant ainsi les difficultés qu’ont certains observants de l’islam avec l’approche historico-critique du texte coranique. Ce qui semble prévaloir est, au contraire, une forme de raidissement par rapport au dogme, une normativité parfois exacerbée.
M. P. : En effet, le rapport souligne qu’il y a entre 400 et 1000 personnes assermentées en bonne et due forme en France par les Frères musulmans. Il faut cependant préciser que beaucoup d’associations sont connectées à l’Union des organisations islamiques en France (UOIF) dont les représentants sont passés maîtres dans l’art du double discours. L’UOIF s’est habilement renommée Musulmans de France à une époque où le président Nicolas Sarkozy avait interdit de territoire des prêcheurs fréristes très virulents comme les Égyptiens Youssef al-Qardaoui ou Safwat Hegazi. Par ce changement de nom, l’association prétend incarner la seule véritable représentation islamique en France, marginalisant toutes sortes de chapelles qui proposaient des lectures différentes du Coran – pensons au soufisme ou encore au contextualisme tunisien.
“Leur objectif depuis le départ, c’est la conquête et l’islamisation du monde. Ainsi, en 2019, la Rencontre annuelle des Frères musulmans en France concentrait presque 200 000 participants. Six ans auparavant, on était plutôt autour de 100 000…”