Cinéma
“Limonov, la ballade” : la grenade et le citron
LA GRENADE ET LE CITRON. De Kirill Serebrennikov. Avec Ben Whishaw, Masha Mashkova, Viktoria Miroshnichenko, Tomas Arana.© Andrejs Strokins
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Cet article est issu du numéro 185 de Philosophie magazine « Que puis-je savoir de l’autre ? », en kiosque le 05 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Y a-t-il quelque chose derrière le nihilisme ? Dans son nouveau film adapté du roman d’Emmanuel Carrère, le réalisateur Kirill Serebrennikov met en scène les errances du trublion ultra-nationaliste des lettres russes, Édouard Limonov.
« Je suis nulle part et totalement là. » Cette citation prêtée à Limonov, nom de plume de l’écrivain russe Édouard Savenko, pourrait servir d’épigraphe. Voire d’épitaphe, car le personnage est mort en 2020 après une vie mouvementée, éparpillée entre la Russie, les États-Unis et la France. Entre plusieurs personnages aussi, difficiles à raccommoder en une seule figure, ce que ne tentent d’ailleurs ni Emmanuel Carrère, auteur du roman de cette vie menée comme un roman (et qui fait une apparition dans le film), ni Kirill Serebrennikov, le réalisateur qui s’en inspire. Avec le génie de la mise en scène dont il a déjà fait preuve, dans un geste artistique total, soucieux de l’image comme de la musique, le cinéaste donne plutôt forme à ce « chaos éternel » qui sert d’existence, où l’identité ne semble être qu’une fiction. Ouvrier à Kharkiv, voyou, poète à Moscou, majordome à New York, figure de l’avant-garde littéraire à Paris, soldat en Yougoslavie, Limonov (évoquant en russe à la fois le citron et la grenade qu’on dégoupille) a aussi été le fondateur d’un parti national-bolchévique, « rouge-brun » selon sa propre formule. Arrêté et emprisonné, il a fini opposant à Vladimir Poutine et défenseur de la liberté d’expression. Antihéros pris dans les sursauts de l’histoire, aussi fascinant que détestable, cherchant moins une vie authentique que « signifiante », il a tenté d’échapper par la révolte, en nihiliste, à l’absurdité de l’existence. « La plupart de nos vacations [occupations] sont farcesques », écrit Montaigne. Si bien qu’« il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il ne faut pas faire une essence réelle, ni de l’étranger le propre ». Le danger de ces acteurs est en effet de finir par usurper un rôle et d’adopter une (im)posture. Limonov, ici magistralement interprété par Ben Whishaw, a manifestement couru ce risque, jusqu’à n’être plus rien qu’un masque. En témoigne le dernier mot du film : « Action ! »