Photographie

Je serai ton miroir

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Je serai ton miroir

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Cet article est issu du numéro 31 de Philosophie magazine « 31 - été 2009 », en kiosque le 02 juillet 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La photographe américaine Nan Goldin, auteure de « La Ballade de la dépendance sexuelle », est l’invitée spéciale des Rencontres d’Arles de l'été 2009. À cette occasion, nous avons demandé à trois personnalités de commenter son travail : Avital Ronell, philosophe de l’addiction, Élisabeth Lebovici, critique d’art, et Philippe Gasparini, spécialiste de l’autofiction littéraire. Dans l’œuvre de Nan Goldin, c’est souvent le détour par l’autre qui rend possible la naissance fictionnelle de soi.

 

« L’étreinte » (1980)

Avital Ronell : Cette image ne m’évoque pas forcément l’addiction, le thème central de mon dernier livre Addict. Fixions et narcotextes, mais plutôt l’amour fusionnel. On peut dire que la femme donne naissance à une créature autre ou qu’elle a cannibalisé l’homme, qu’elle est une espèce de monstre. Inversement, c’est peut-être lui qui est en train de la manger. Car, sur le cliché, c’est lui qui la tient.

Philippe Gasparini : Les artistes qui développent des « mythologies personnelles » ajoutent aux trois dimensions traditionnelles des arts plastiques celle du temps. Ils configurent chacune de leurs œuvres, et l’ensemble de leur œuvre, comme un récit. C’est tout particulièrement le cas pour Nan Goldin.

Chez elle, le récit naît d’abord du « cliché », du stéréotype, qui nous rend l’histoire de l’autre familière. Une étreinte musclée sous un plafond d’appartement bourgeois :
cette image, comme la plupart de celles de Nan Goldin, nous parle dans la mesure où nous l’avons déjà vue dans des romans, dans des films, en rêve. Elle évoque le désir, la rencontre, la distance, la désillusion,la séparation ou encore le vieillissement.

Le récit naît surtout de la succession, de la mise en série des clichés. Nan Goldin a toujours conçu ses photographies comme les éléments d’un ensemble, comme des pages de journal intime qu’elle arrache et reconfigure indéfiniment. On a bien là une démarche autonarrative : les fragments d’intimité qui sont dévoilés tirent leur signification de leur mise en perspective.

Pour autant, je ne crois pas que le concept littéraire d’autofiction soit directement transposable à une telle démarche. Dans les photos de Nan Goldin, il y a quelque chose d’irrécusable qui exclut la fiction. Certes, on y voit des gens se fabriquer une identité. La photographie ne raconte pas ce qui arrive aux héros, mais comment ils se constituent en personnages. Dans ce processus d’autoconstruction, leur identité se dissimule, se dérobe, se transforme, se dissémine. Pour exister, ils ne sont jamais identiques à eux-mêmes. C’est pourquoi ils nous tournent le dos, se confondent un moment dans l’étreinte, dans l’eau, ou au contraire se dédoublent dans un miroir.

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