La lettre du mardi
Dans le répondeur de Nan Goldin
Nan Goldin, “Picnic on the Esplanade”. Boston (États-Unis), 1973. © Nan Goldin
« “On ne pense pas assez à enregistrer la voix de nos amis”, me suis-je dit en sortant de l’exposition consacrée à la photographe américaine Nan Goldin au Grand Palais à Paris, “This Will Not End Well”. Pourtant, lorsque quelqu’un disparaît, c’est le premier souvenir qui s’efface – pour une raison qui m’a toujours rendue infiniment triste.
L’exposition n’est pas organisée comme une présentation classique de photos mais plutôt comme une série de séances diapo pensées comme des courts-métrages. L’un de ces diaporamas s’intitule Memory Lost (2019-2021) et met en regard des portraits de ses amis pris dans le New York trash et sans fard des années 1980, et des extraits de messages laissés sur son répondeur à la même époque. Il est surtout question de matins difficiles, voire impossibles, de drogues qui vous enveloppent comme les bras d’une mère toxique, de “Je suis là”, d’inquiétude comme rançon de la fête, mais aussi de quelques divagations amusantes – tant qu’à parler dans le vide, autant s’essayer à la poésie. Plus que les photos, ce sont ces voix grainées, montées, qui m’ont paru faire revivre non seulement des personnes, mais aussi une dynamique de groupe, une bande aux liens plus ou moins nourris mais aussi abîmés par la chimie qui courait alors les rues. À l’autrice Thora Siemsen, la photographe confie en 2022 qu’il s’agit de son travail le plus douloureux, qui a exigé de passer en revue des dizaines de milliers de diapositives, et qui cherchait surtout à montrer “la noirceur qui vient avec l’addiction”.
Le souci de l’autre
Pourtant, malgré (ou du fait de ?) cette dernière, c’est une volonté de soin qui transparaît de ces voix fatiguées, parfois au bord du chuchotement. S’assurer que l’autre a bien dormi au bout de 48 heures éveillées, lui demander ce qu’il est allé chercher au bout de cet énième fix, ne jamais employer les mots “dépendance” ou “tu ne devrais pas” mais parler d’amour et se serrer dans les bras les uns les autres : Nan Goldin ne se pose jamais en observatrice extérieure mais bien comme partie prenante de cette ballade douce-amère qui fait tourner ses amis comme dans un manège orchestré par Tom Waits. Et si le décor n’a rien de glamour, le travail de la photographe raconte aussi que son addiction principale aura été les autres et leurs histoires, leur présence de phalène aussi fragile que facile à capturer – car qui se serait imaginé finir dans une galerie d’art, voire un musée ?
La voix, passerelle entre les mondes
Nan Goldin a fait de sa vie, ses amis et ses failles les moins photogéniques, la matière première de son art, puis de son activisme politique contre les laboratoires pharmaceutiques responsables de la crise des opioïdes aux États-Unis. Autant son travail peut parfois s’apparenter à un mémorial destiné à célébrer le souvenir de chers disparus – dans le film Le Syndrome de Stendhal, elle remercie d’ailleurs ses amis de l’avoir laissée les mythologiser, assumant que ces derniers sont désormais passés dans le champ des créatures fantastiques dont on n’est pas complètement sûr qu’elles aient réellement existé –, autant Memory Lost, malgré son titre, paraît étonnamment vivant. Du fait sans doute de ce pouvoir de la voix, que Derrida plaçait à la fois du côté des spectres et de la vie. La voix des absents ne se laisse pas caresser aussi docilement qu’une photo, ne provoque pas la même nostalgie réconfortante. Elle ouvre une porte vers un royaume interdit aux vivants, sur lequel on a tous été tentés de se retourner un jour, sur les pas d’Orphée. »
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