Jean-Luc Nancy, Laurent Lantiéri. Volte-face

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Jean-Luc Nancy et Laurent Lantieri

Jean-Luc Nancy et Laurent Lantieri © Jerôme Mars / JDD / Sipa © Wikimedia Commons

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Cet article est issu du numéro 64 de Philosophie magazine « 64 - novembre 2012 », en kiosque le 25 octobre 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Que se joue-t-il dans la greffe du visage ? Méditation à deux voix entre le chirurgien pionnier Laurent Lantiéri et le philosophe Jean-Luc Nancy, qui vit avec le cœur d’un autre et dont l’œuvre sonde les profondeurs de la surface.

Vivre avec le visage d’un autre. Pas pour une mascarade (ni pour un hold-up !) avec un loup de théâtre ou un postiche provisoire. Pour toujours avec un visage prélevé sur quelqu’un et transplanté sur soi. Nous touchons à l’inimaginable… Sauf que c’est aujourd’hui possible, réel même, quoique dans des cas très exceptionnels, depuis que la médecine réparatrice est capable de réaliser des greffes de face. Est-ce pour autant pensable ?

C’est ce que nous avons demandé à Laurent Lantiéri et Jean-Luc Nancy. Le premier est chirurgien, le plus expérimenté au monde pour reconstruire des visages détruits. En 2010, il a réalisé la première greffe intégrale de la face. Le second est philosophe, il vit depuis vingt ans avec le cœur d’un autre. De cette expérience de l’étrangeté en lui, il a tiré un splendide texte, L’Intrus, écrit en 2000 puis complété déjà deux fois, où l’on suit le long chemin du greffé avec son corps étranger. Il en a conçu également toute une pensée du sens, des sens, du sensible, du corps enfin, un corps comme « dehors », fini ouvert à l’infini.

Laurent Lantiéri remonte du bloc opératoire de l’hôpital Georges-Pompidou, en ce petit matin. La veille, il a lu L’Intrus de Jean-Luc Nancy avec lequel nous avons rendez-vous dans son bureau. Aussitôt, la conversation s’engage. Sur la greffe, sur le don d’organes, sur non pas tant « vivre avec le visage d’un autre » mais « vivre sans visage »… Et puis, sur le changement, sur l’identité, sur l’aspect, sur le dehors, sur la vie. Où le philosophe, se sentant au départ face à de l’impensable, voit finalement ouverts des possibles pour penser la formidable souplesse du sujet.

 

Laurent Lantiéri : Un visage, je ne sais pas ce que c’est ; je sais ce qu’est une face. La face est la structure anatomique du visage, qui est constituée de muscles, de nerfs, d’os ; le visage est l’expression de la personne. Cette subtilité sémantique m’aide à faire comprendre ce que nous pratiquons : nous greffons une face pour restaurer un visage. Le patient retrouve un visage humain, qui sera le sien, à partir d’une face qui est quelqu’un d’autre. Ce nouveau visage n’est pas un mélange de celui du donneur et du sien avant sa destruction. Il ne ressemblera ni à l’un ni à l’autre. Cette face devient autre chose en s’intégrant au système complexe qu’est l’être humain. Nous sommes loin des fantasmes de la créature de Frankenstein, le Prométhée moderne créé par Mary Shelley, où l’on pourrait fabriquer un homme comme une mécanique d’éléments simples.

 

Jean-Luc Nancy : Votre distinction entre « face » et « visage » éclaire la formule de Levinas, bien connue des philosophes : « Le visage est invisible. » La face est visible mais le visage est tout ce qui vit, qui pense, qui s’exprime par une face tout en en étant très éloigné. C’est vrai que la complexité de l’être humain n’est pas l’addition de systèmes simples. La greffe d’un cœur, par exemple celle que j’ai subie, n’est pas seulement l’introduction d’une mécanique particulière dans un organisme ; elle s’intègre à une manière d’être et de vivre. D’ailleurs, les médecins le savent très bien : la capacité du greffé à vivre avec sa greffe est aussi importante que le traitement proprement dit, même si cette chimie est indispensable pour pouvoir tolérer ce nouvel organe.

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