Hors-série "Emmanuel Levinas"
Luc Dardenne : "Levinas affirme que l’éthique est enracinée dans le monde social"
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 40 de Philosophie magazine « Emmanuel Levinas », en kiosque le 13 décembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Si le visage doit être distingué de la face matérielle, s’il est un appel d’au-delà du monde, est-il possible de le représenter ? C’est la gageure qu’affronte le cinéaste Luc Dardenne, qui a suivi les cours de Levinas à l’université de Louvain. Ses images s’efforcent de capturer ce dont il est impossible de se saisir : autrui. Le cinéma que ce passionné de philosophie crée avec son frère Jean-Pierre cherche continument à désarçonner la caméra, afin qu’elle ne puisse enfermer le personnage qu’elle montre. Plans de tournage.
Comment avez-vous découvert la pensée de Levinas ?
Luc Dardenne : J’ai commencé à lire Levinas à la fin de mes études à l’université de Louvain, vers 1978. C’est là que se trouve une grande partie des Archives Husserl, le père de la phénoménologie. J’ai continué à y suivre des cours pendant quelques années, et notamment celui de Levinas de 1980, qui était une reprise de certaines de ses dernières leçons en Sorbonne, sur « Dieu, la mort, le temps ». Plus tard, je l’ai revu chez lui ; mon frère et moi avions le projet de faire un film documentaire à propos d’Ernst Bloch, sur lequel Levinas avait donné des cours 1. Je lui ai expliqué que nous voulions essayer de comprendre à partir du Principe Espérance de Bloch pourquoi et comment les hommes avaient résisté à l’oppression, à la terreur à travers l’histoire. « Effectivement, on a toujours résisté et c’est très bien, m’a-t-il répondu. Mais ce qui s’est passé en Europe au XXe siècle est tout autre chose. On a exterminé un peuple. Que répond le Principe Espérance à cette réalité du mal ? Et aussi à ce trop peu de résistance de la part de ceux qui ont laissé les juifs aller vers la mort ? » Cela m’a beaucoup marqué. Les juifs d’Europe ont vécu cette situation traumatique où ils regardaient d’autres hommes qui ne les regardaient pas et les laissaient mourir.
Comment cette pensée a-t-elle influencé votre pratique cinématographique ?
Levinas a été une grande inspiration. Pour mon frère également avec qui j’en parlais beaucoup, même si son intuition artistique a été générée par d’autres rencontres. Par rapport au cinéma, une phrase m’a particulièrement marqué : « le visage désarçonne l’intentionnalité qui le vise » 2 . Une révélation ! Ce que nous essayons de faire avec mon frère, c’est précisément de penser notre caméra comme désarçonnée par ce qu’elle vise, par ce qu’elle prend – on parle de prise, au cinéma. « Peut-être l’art cherche-t-il à donner un visage aux choses et c’est en cela que résident à la fois sa grandeur et son mensonge » 3, écrit Levinas. Cette contradiction est fondamentale. Comment une image peut ne pas être une idole ? C’est le défi que nous essayons de relever. Nous nous sommes dit qu’il fallait éviter que la caméra prenne la pose – qu’elle ne laisse pas ce qui est vu devenir la caricature de soi – que ce soit par l’absence de maquillage des visages, l’attention au bruit vivant des respirations, la neutralité de la lumière qui ne compose pas l’image. Le cadrage est alors essentiel. Comment trouver la mauvaise place pour la caméra ? Voilà notre question. On doit voir des choses, mais de manière à ne pas embaumer, mortifier, embellir, figer ce que nous filmons. Le personnage doit échapper au cadre. Par exemple, lorsque vous suivez un personnage qui va se retourner, vous pouvez ralentir exprès, pour ne pas perdre la mise au point. Mais au contraire, chez nous, la caméra est en retard, elle continue au même rythme, et perd l’espace d’un instant le personnage. Il est mal cadré, flou. Il nous échappe. On espère ainsi montrer que la réalité résiste, qu’elle est vivante, et créer une optique qui ne soit pas une congélation.