Luc Ferry : “La culture n’a jamais empêché quiconque d’être un salaud”

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Cet article est issu du numéro 122 de Philosophie magazine « 122 - septembre 2018 », en kiosque le 23 août 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le nazisme hier, l’islamisme aujourd’hui ont fait voler en éclats la croyance héritée des Lumières selon laquelle le progrès de la civilisation et des connaissances entraînerait celui de la moralité. Partant de cette désillusion, le philosophe et ancien ministre de l’Éducation défend le principe d’une instruction à la liberté à l’heure où les nouvelles technologies bouleversent le champ des possibles. 

L’éducation nous rend-elle meilleurs ?

Luc Ferry : Non, la culture n’a jamais empêché quiconque d’être un salaud. La croyance dans la perfectibilité du genre humain grâce à l’éducation est la grande illusion des Lumières. Le nazisme puis l’islamisme nous ont appris que l’on peut être cultivé et céder à la haine, au racisme, à la violence. Heidegger fut, à mes yeux, le plus grand philosophe du XXe siècle, et pourtant, il était hitlérien et antisémite. L’Allemagne était le pays le plus cultivé des années 1930, celui qui avait le système scolaire et universitaire le plus sophistiqué du monde, et elle est entrée de plain-pied dans la barbarie sans susciter de résistance notable de la part d’une majorité de ses élites cultivées… « Corruptio optimi pessima » : « la corruption des meilleurs est la pire ». Même chose avec l’islamisme. Ben Laden était tout sauf inculte. En 1985, j’ai rencontré les principaux leaders du Front islamique du salut en Algérie, tous étaient sortis de bonnes universités. La grande illusion des Lumières fut de penser que les progrès de la civilisation et ceux de la moralité allaient de pair. Or l’éducation morale n’a rien à voir avec l’éducation intellectuelle, ni avec la culture. La découverte de cette dissociation fut la grande désillusion de la seconde moitié du XXe siècle. Je crains qu’on n’en ait pas encore pris la mesure.

 

De fait, on continue de tabler sur l’éducation pour traiter le mal. Radicalisme, sexisme, racisme, homophobie… Dès qu’un problème surgit dans la société, on s’en remet à l’école pour le traiter.

C’est ce que mon ami Jacques Julliard appelait le « tout-à-l’école », comme on dit le « tout-à-l’égout ». On renvoie à l’école la charge de lutter contre tous les maux de l’époque. Cela procède d’un manque de réflexion sur la différence entre intelligence et moralité. « Ouvrir une école, c’est fermer une prison » : on prête souvent la formule à Victor Hugo, qui ne l’a pourtant jamais prononcée, mais il est vrai que l’idée inspire ses discours à la Chambre. Elle reste aujourd’hui très présente dans l’esprit de nos politiques. Elle est, hélas ! erronée.

 

Quelle peut être alors la finalité de l’éducation ?

Distinguons d’abord enseignement et éducation. L’enseignement est prodigué par des enseignants dans un lieu public, l’école, à des élèves. L’éducation est prodiguée aux enfants par les parents, dans la sphère privée de la famille. La thèse que je défendais déjà quand j’étais ministre, c’est que l’éducation doit impérativement précéder l’enseignement, faute de quoi il devient impossible. La crise de l’enseignement tient au fait que les professeurs se retrouvent face à un public d’enfants « mal élevés ». La répartition des rôles entre parents et professeurs ne fonctionne plus.

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