Luc Ferry, Vincent Peillon. Du spirituel dans la République
© Éric Garault pour PM
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Cet article est issu du numéro 56 de Philosophie magazine « 56 - février 2012 », en kiosque le 20 janvier 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Ils sont tous les deux philosophes. L’un est socialiste, l’autre gaulliste. Vincent Peillon et Luc Ferry se rassemblent pourtant autour de la figure de Jaurès. Et si, au-delà des clivages partisans, la mémoire de celui qui envisageait le socialisme comme une religion possédait des vertus œcuméniques ?
Nous sommes à La Taverne du Croissant, rue Montmartre, dans le IIe arrondissement de Paris. C’est ici que Jaurès a été assassiné le 31 juillet 1914. Et c’est à la table même où il a reçu une balle en pleine tête que deux fins connaisseurs de son œuvre prennent place. Ils se rencontrent pour la première fois. Tous deux sont philosophes et engagés en politique, mais pas du même bord. D’un côté, Vincent Peillon, spécialiste de Merleau-Ponty et de la pensée socialiste – il a signé Jean Jaurès et la religion du socialisme (Grasset, 2000) –, mais aussi député européen PS et membre de l’équipe de campagne de François Hollande, en charge des questions d’éducation. De l’autre, Luc Ferry, commentateur reconnu de Kant, promoteur de la notion de « spiritualité laïque » – lire son récent La Révolution de l’amour (Plon, 2010) – et qui fut entre 2002 et 2004 ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche du gouvernement Raffarin. Quelle lecture philosophique font-ils de Jaurès ? Et, la politique n’étant jamais loin en période électorale, quel usage peut-il être fait de sa pensée aujourd’hui, à gauche… voire à droite ? Au fil des réponses, Jaurès renaît sous nos yeux, là même où il est mort.
Vincent Peillon : Jaurès l’homme politique est une figure éclatante de notre histoire, mais Jaurès le philosophe reste injustement méconnu, et cette méconnaissance rejaillit sur la compréhension de la figure politique. Il prend place dans un courant de pensée lui aussi sous-estimé, le spiritualisme, qui court de Maine de Biran [1766-1824] à Bergson, et qui fut le courant dominant de la philosophie française. En son temps, Jaurès s’élève avec d’autres contre la philosophie de Kant, selon laquelle nous ne pouvons pas connaître la réalité dernière des choses. Pour lever cet interdit, il recourt à la psychologie, à l’analyse du rapport entre la conscience et le monde. Sa métaphysique part du principe que l’esprit est partout présent dans la nature – d’où le spiritualisme. Cela peut paraître curieux aujourd’hui, mais, pour lui, la pierre pense. Et il établit, jusque dans ses discours parlementaires, une continuité qui va du géologique au social ! Dans les lois ouvrières, le même esprit est à l’œuvre. Le maître mot de Jaurès, en tant que philosophe et socialiste, est l’unité.
Luc Ferry : Jaurès est en effet un spiritualiste, voire un idéaliste, et c’est dans cette optique qu’il rompt avec le marxisme sur quatre points essentiels. Premièrement, sur la conception de la révolution, Jaurès rejette avec violence… la violence. Il ne croit pas au « grand soir ». Il est légaliste tant dans la conquête que dans l’exercice du pouvoir. Deuxièmement, l’État n’est pas pour lui l’instrument, la « superstructure » de la classe dominante, mais un milieu neutre et arbitral au sein duquel la classe ouvrière peut être représentée au moyen du suffrage universel. Troisièmement, en soutien vigoureux de l’école républicaine de Jules Ferry, Jaurès considère que l’éducation des masses est un préalable indispensable à la révolution, et non son produit. Quatrièmement, sur la question des droits de l’homme, il voit dans les grandes libertés (d’expression, de circulation, etc.) des principes inaliénables qui permettent de mettre en relation les hommes, de les arracher à leurs enracinements communautaires, tandis que Marx les analysait dans La Question juive comme une invention de la bourgeoisie destinée à isoler les individus et à favoriser l’exploitation du prolétariat. Cela étant, Jaurès n’a rien du social-démocrate mou. Il va au charbon, prend la parole dans les grèves ; il est un révolutionnaire romantique, non au sens du romantisme de Chateaubriand (catholique, royaliste et nationaliste), mais du Petit-Cénacle [cercle littéraire des années 1830], des « Bousingots » à la Petrus Borel [poète français, 1809-1859]. Ce romantisme-là, libertaire, ne jure que par la fraternité et par la noble ambition de vouloir changer le monde.