Dialogue
Vincent Peillon, Jean-Fabien Spitz. Peut-on être socialiste et libéral ?
© Franck Ferville pour PM
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Cet article est issu du numéro 21 de Philosophie magazine « 21 - été 2008 », en kiosque le 03 juillet 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Vincent Peillon et Jean-Fabien Spitz remontent le fil de l’histoire politique française pour comprendre les rapports qui se sont noués entre socialisme et libéralisme. Pour eux, il n’y a pas d’incompatibilité de principe. Explications.
D’un côté, Jean-Fabien Spitz, professeur de philosophie politique à la Sorbonne, auteur du Moment républicain (Gallimard) et l’un des meilleurs connaisseurs du libéralisme. De l’autre, Vincent Peillon, député européen PS, bras droit de Ségolène Royal, docteur en philosophie (auteur de plusieurs essais sur Merleau-Ponty et de La Révolution française n’est pas terminée, au Seuil). À la Maison des métallos, haut lieu du syndicalisme parisien, ils ont évoqué les liaisons houleuses entre libéralisme et socialisme. Le 22 mai 2008, Bertrand Delanoë publiait un livre programmatique intitulé De l’audace (Robert Laffont), où il se proclamait à la fois socialiste et libéral, provoquant des remous au parti socialiste et la colère de Martine Aubry tout comme celle de Ségolène Royal. Au-delà des manœuvres internes au PS, quels sont les enjeux de ce débat ?
Jean-Fabien Spitz : Pourquoi Ségolène Royal a-t-elle réagi si violemment aux propos de Bertrand Delanoë qui se disait socialiste et libéral, arguant que les deux termes étaient antagonistes ? Vous savez comme moi que c’est faux !
Vincent Peillon : Si nous disons seulement « je suis libéral », l’usage des mots fait qu’aujourd’hui, nous sommes incompris. En France, celui qui est libéral, c’est Alain Madelin.
J.-F. S. : Il n’est pas libéral, il est libertarien. Le libertarisme est une doctrine selon laquelle
les individus ont des droits imprescriptibles attachés à leur personne. Pour les libertariens, prendre à certains ce qui leur appartient afin de le redistribuer à d’autres, c’est du vol et de l’esclavage. On peut sans doute défendre cette position – absurde, selon moi –, mais le libéralisme n’a jamais prétendu cela, y compris chez ses fondateurs, le Britannique John Locke [1632-1704] ou Montesquieu [1689-1755]. Clarifions les termes du débat. Si le libertarisme est à droite, le libéralisme est un terme que la gauche se doit aujourd’hui de réimporter.
V. P. : Je dois admettre que l’opposition entre libéralisme et socialisme me déplaît, car cela fait plus de dix ans que j’essaie d’expliquer aux socialistes qu’ils sont libéraux. Le socialisme, lorsqu’il naît en France dans les années 1830, se revendique du libéralisme, c’est-à-dire de la défense des libertés, tout en constatant une impuissance de cette doctrine à réaliser les libertés, si elle n’est pas accompagnée d’une exigence d’égalité et de démocratie. On le voit avec Pierre Leroux [fondateur du journal Le Globe en 1824, théoricien politique, il est le premier à employer le mot « socialisme » dans le sens qu’il a aujourd’hui, notamment dans son « Discours aux politiques sur la situation actuelle de l’esprit humain », en 1832, Ndlr] : le socialisme des origines n’est en rupture avec le libéralisme que dans la mesure où il cherche à l’accomplir. Et le libéralisme, s’il ne s’accomplit pas en socialisme, trahit les libertés ! On retrouve ça aussi chez Jean Jaurès…