Une utopie nommée camping
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Cet article est issu du numéro 36 de Philosophie magazine « 36 - février 2010 », en kiosque le 21 janvier 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Vous partez camper en groupe. Pour la répartition des tâches, préférez-vous les règles du marché libéral ou celles du modèle socialiste ? La preuve par l’exemple dans ces bonnes feuilles de “Pourquoi pas le socialisme ?” de Gerald Allan Cohen.
Le 5 août dernier, Gerald Allan Cohen mourait brutalement à l’âge de 68 ans. C’était l’un des plus grands philosophes de gauche du Royaume-Uni. Il enseignait à Oxford et était l’un des fondateurs du « marxisme sans conneries » (non bullshit marxism), selon ses mots, ou marxisme analytique. Ce courant entend réconcilier la critique marxiste des rapports de domination et les outils linguistiques et logiques de la philosophie anglo-saxonne. Auteur de sommes théoriques (History, Labour and Freedom [Histoire, Travail et Liberté]) mais aussi d’ouvrages plus percutants (If you are an egalitarian, why are you so rich ? [Si vous êtes égalitariste, pourquoi êtes-vous si riche ?]), Gerald Cohen se distinguait par un ton direct et humoristique. Deux mois après sa mort, paraissait à titre posthume son dernier opus au titre programmatique : Why not socialism ? [Pourquoi pas le socialisme ?], premier de ses textes à être traduit en français et qui vient de paraître aux éditions de L’Herne.
« Vous et moi et tout un groupe partons en camping. Entre nous, pas de rapports hiérarchiques : notre objectif commun est que chacun prenne du bon temps, en s’adonnant autant que possible aux activités qu’il ou elle aime le plus (dont certaines seront pratiquées collectivement et d’autres séparément). Nous nous sommes munis des accessoires qui nous permettront de mener ce projet à bien : casseroles et popotes, huile, café, cannes à pêche, canoës, ballon de foot, jeux de cartes, etc. Et, comme le veut la coutume, nous mettons cet équipement en commun : même si ces objets appartiennent à l’un ou à l’autre, ils seront sous contrôle collectif pendant toute la durée de l’excursion, et nous nous mettons d’accord pour savoir qui les utilisera, quand et pourquoi. Untel va à la pêche, untel vide les poissons, tel autre les fait griller. Ceux qui détestent cuisiner mais n’ont rien contre l’idée de faire la vaisselle laveront les gamelles, et ainsi de suite. Nous sommes tous différents, mais la bonne entente et l’esprit même de l’équipée garantissent qu’il n’y aura pas d’inégalités auxquelles on pourrait poser une objection de principe.