Souvenirs du présent
L’Union européenne en 1885
© Seb Jarnot pour PM
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Cet article est issu du numéro 70 de Philosophie magazine « 70 - juin 2013 », en kiosque le 30 mai 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Ce que je vois se préparer lentement et comme avec hésitation, c’est l’Europe unie. » Friedrich Nietzsche / La Volonté de puissance
Les fragments de Nietzsche indûment rassemblés sous le titre de Volonté de puissance comportent des perles d’avenir en bataille, dont la prédiction stupéfiante d’une « Europe unie » qu’il se réjouit de voir « se préparer lentement et comme avec hésitation ».
Nietzsche est pourtant extrêmement critique à l’endroit de l’Europe dont il diagnostique l’incurable évolution vers un « christianisme opiacé » (ou un « bouddhisme européen ») qui part d’un monde en noir et blanc (c’est-à-dire en Bien et Mal) pour culminer dans un culte de l’hyperactivité : « Dès maintenant, on y a honte du repos : la longue méditation provoque presque des remords. On ne pense plus autrement que montre en main, comme on déjeune, le regard fixé sur les bulletins de la Bourse – on vit comme quelqu’un qui sans cesse pourrait rater quelque chose. » Prise entre le martelet nerveux de la « culture moderne » et l’enclume céleste des valeurs absolues (qu’elles soient scientifiques ou religieuses), l’Europe dépérit rapidement mais sûrement. Sa culture est une culture de la pensée moribonde, l’indépendance d’esprit y est aussi rare que l’air pur dans une ville, et l’individu, interchangeable, n’est qu’un rouage plus ou moins huilé dans un grand processus laborieux. Les habitants sont des moutons stériles, qui survalorisent l’objectivité par crainte de la souffrance, dont les forces se dissipent (sans se transmettre) dans une décharge immédiate et dont de vagues aspirations communes recouvrent le sentiment qu’il vaut mieux « faire n’importe quoi plutôt que rien ». Reste la politique, ce « terrain où sévit l’infection », occupé par des myopes aux décisions hâtives, flattant les ferveurs nationalistes qui sont les formes ordinaires d’un fanatisme où s’exprime la faiblesse de la volonté : « Il faudrait, prédit Nietzsche, des demi-siècles entiers pour surmonter ces crises ataviques de régionalisme et d’attachement à la glèbe, et revenir à la raison, je veux dire au “bon européanisme”. »