Récit
Ma vie infernale avec Duolingo
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En racontant son apprentissage du russe avec la célèbre application Duolingo, notre journaliste Apolline Guillot s’est rendu compte… qu’elle ne lui servait pas à grand-chose. Peut-être parce que l’injonction quotidienne, et de plus en plus autoritaire, à faire ses exercices manquait l’essentiel de l’acquisition d’une langue : la confrontation à l’altérité.
« Привет, как дела ? » À l’aéroport de Bishkek, je m’engouffre dans un taxi et m’empresse d’engager la conversation avec le chauffeur. Bonjour, comment allez-vous ? Quatre mois sur Duolingo et me voilà partie à la conquête du Kirghizistan, pays encore largement russophone. À ma salutation enthousiaste, mon interlocuteur répond poliment quelques phrases que je comprends à peine. Paniquée, je trie mentalement toutes les répliques possibles apprises au fil des mois : « У меня есть молоко и вино » (j’ai du lait et du vin), « Доброе утро, свинья » (bonjour, cochon), « Мое полотенце в озере » (ma serviette est dans le lac). J’opte finalement, résignée, pour un timide « Я не русски, извините » (moi pas russe, désolée) et dois me rendre à l’évidence : Duo m’a eue.
Pour comprendre ma déception, il faut remonter à mars 2024, quand je m’inscris sur l’application, créée il y a treize ans. J’ai de quoi être confiante : elle a été téléchargée plus de 10 millions de fois en France et revendique plus de 300 millions d’utilisateurs dans le monde. Son attrait n’est pas la variété ou l’originalité des exercices, mais son principe de « gamification » radicale. L’utilisateur détermine un objectif et le remplit en faisant un certain nombre d’exercices et en acquérant des compétences au fil des leçons… mais, surtout, il accumule des points, se compare aux autres utilisateurs dans un classement journalier et débloque des trésors en relevant des défis chronométrés. Bref, un festin de dopamine, au nom du multilinguisme.
“J’ai dépassé les 1 000 jours et j’ai eu du mal à abandonner la série, mais, après, je me suis sentie très bien, comme si j’avais été libérée d’une sorte de malédiction, comme si ma vie m’appartenait à nouveau”
Très vite, un aspect de la « gamification » m’a rendue accro : le « streak », qui correspond à la série de jours consécutifs d’apprentissage. Chaque jour, l’utilisateur doit se connecter pour compléter sa série. Certains s’y mettent dès le matin, comme une forme d’hygiène cognitive : « J’aime commencer ma journée avec Duolingo, c’est comme un brossage de dents », témoigne Alicia, une trentenaire qui a commencé l’espagnol il y a un an. « Ça m’arrive de sortir d’une soirée ou d’un dîner vers 23h50 pour m’isoler cinq minutes, histoire de ne pas perdre mon streak », confesse Alexandre, 24 ans. Un petit tour sur Reddit confirme cette impression : des dizaines de personnes témoignent de l’effet disciplinaire que peut avoir l’application. « La plupart des aspects ludiques de Duo ne m’intéressent pas, mais conserver ma série est assez important pour moi. Cela me force à faire quelque chose chaque jour. » Et un autre de renchérir : « J’ai une série de plus de 1 500 jours. Ça devient parfois un fardeau. » Plus la jauge monte, plus il est difficile de ne pas culpabiliser à l’idée de tout perdre. Et si le plus simple semble d’arrêter, le geste est souvent difficile. « J’ai dépassé les 1 000 jours et j’ai eu du mal à abandonner la série, mais, après, je me suis sentie très bien, comme si j’avais été libérée d’une sorte de malédiction qui m’obligeait à me connecter à Duolingo tous les jours. Tout d’un coup, c’est comme si ma vie m’appartenait à nouveau ».