Dossier/Plaidoyer pour la nuance

La machine infernale

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La machine infernale

©Oan Kim/Myop

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Cet article est issu du numéro 145 de Philosophie magazine « Plaidoyer pour la nuance (quand tout le monde veut en découdre) », en kiosque le 03 décembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les réseaux sociaux sont des lieux où déferlent les passions tristes. Car, en favorisant la vindicte à visage couvert, ils réveillent les monstres qui sommeillent en nous.

 

Aéroport de Londres-Heathrow, 20 décembre 2013. Une jeune Américaine, Justine Sacco, se prépare à embarquer pour des vacances en Afrique du Sud. Juste avant de mettre son téléphone en mode avion, elle se fend d’un Tweet. Pas un gazouillis léger, plutôt une blague façon oncle gênant, raciste et bien lourde : « Je pars en Afrique du Sud. J’espère que je n’attraperais pas le sida. Je rigole, je suis blanche. » Et elle s’envole. Suspendue dans les airs, hors du temps et d’Internet, elle ignore que le monde a découvert son message avec horreur. L’escalade de la situation est rapide : pendant les onze heures quarante-cinq de vol qui séparent Londres de sa destination, des millions de gens s’indignent avec virulence. Après de raisonnables messages antiracistes, on se met à exiger le licenciement de Justine en interpellant son entreprise. Les insultes fusent, les appels au meurtre se multiplient. #Justineatelleatteri? devient la première tendance mondiale sur Twitter. La violence de ce qui se joue ne semble pas choquer. On en rit même, on fait le décompte des minutes, on imagine le moment où elle va allumer son téléphone inondé de menaces de mort. À son arrivée sur le tarmac de l’aéroport du Cap, la vie de Justine est détruite.

Dans cette histoire comme dans tant d’autres, l’indignation morale a pris des proportions immenses. Chacun se devait d’être plus royaliste que le roi : pour être vu, il fallait aller un peu loin, un peu plus fort dans la condamnation. Une course à la radicalité qui ne tolérait pas la nuance – la limite de 140 caractères de Twitter ne l’aurait d’ailleurs pas permis. Dans cette affaire, même les plus raisonnables des « twittos » oublièrent deux vertus. La juste mesure d’abord, au sens d’Aristote, « l’exact milieu entre l’excès et le défaut » : reconnaître le tort de Justine sans la livrer à une damnation éternelle. L’empathie ensuite, la capacité à souffrir avec : les rires numériques faisaient au contraire du malheur de cette femme un objet ludique. Internet fourmille de ces histoires où la colère prend le pas sur la raison, et ce phénomène ne touche pas que des drames individuels. L’ambiance politique semble également s’être mise au diapason de l’invective et des indignations violentes. Par quels secrets mécanismes notre activité numérique semble-t-elle préférer le combat à la concorde, la haine à l’amitié ? Internet nous transformerait-il en d’autres que nous-mêmes, métamorphosant de raisonnables citoyens en monstres de colère et de cruauté ?

 

Une histoire de la violence

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