Enquête
Masculinismes : de l’idéologie sexiste à la menace terroriste
Photo d'archive du 24 mai 2014, le shérif du comté de Santa Barbara, Bill Brown (à droite), passe devant un panneau présentant les photos du tireur Elliot Rodger auteur de la fusillade de masse qui s'est produite à Isla Vista, en Californie. Rodger, qui a tué six personnes et en a blessé 13 autres. ©AP/Jae C. Hong, archives/Sipa
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Incels, pick-up artists, « looksmaxxers »… Derrière ces néologismes anglais se cache un mouvement idéologique qui s’amplifie : le masculinisme. Entre haine des femmes, défense de la famille traditionnelle et entre-soi viril, ils constituent une menace de plus en plus sérieuse. Victorine de Oliveira a enquêté sur ces hommes qui n’aiment ni les féministes ni les femmes.
La séquence a fait ricaner sur les réseaux sociaux : lorsque l’influenceur masculiniste américain Clavicular (plus de 1 million d’abonnés sur TikTok) s’est promené dans les rues de Paris mi-juin en quête de filles à séduire, râteau après râteau, son ego boosté aux injections de testostérone en a pris un coup. Beaucoup ne l’ont même pas reconnu. Sa conclusion : « Elles doivent toutes être lesbiennes. »
L’influenceur s’était rendu célèbre pour sa pratique du « looksmaxxing », c’est-à-dire le fait de chercher à maximiser son apparence et son corps, la plupart du temps pour la conformer à des stéréotypes genrés. On peut le voir, par exemple, conseiller à ses abonnés de se frapper régulièrement la mâchoire avec un marteau afin de provoquer des micro-fractures qui permettent aux os de se reconfigurer dans une forme carrée (bone smashing). Ou encore de s’injecter des stéroïdes afin de gagner rapidement en masse musculaire.
Des algorithmes à la violence
De tels comportements pourraient presque amuser, n’était l’idéologie qui les accompagne. S’il est difficile de qualifier le masculinisme de mouvement unifié, tant ses adeptes se réclament de pratiques différentes et d’un rapport aux femmes allant du rejet jusqu’à la volonté de conquêtes multiples, on peut dégager un trait commun à toute la galaxie masculiniste : le désir de réaffirmer une hiérarchie entre des genres naturellement distincts et aux rôles biologiquement définis.

En bleu : les sous-communautés masculinistes ; en orange : un masculiniste emblématique de la catégorie associée ; en pointillé rouge : les masculinistes les plus susceptibles d'un passage à l'acte violent, d'après l'historiques des attentats masculinistes. Précisions sur deux sous-communautés : MGTOW (« Men Going Their Own Way »), ils souhaitent vivre sans aucun rapport avec les femmes ; les «Passport bro’s » sont des hommes pratiquant le tourisme sexuel dans des pays où le niveau de vie est plus faible.
“Il suffit de vingt-six minutes de navigation en ligne pour qu’un jeune homme se voie recommander des contenus masculinistes”
Post après post, vidéo après vidéo, stream après stream, le discours se structure et gagne en audience, à la faveur d’algorithmes complaisants, les contenus de ce type étant largement promus sur les réseaux sociaux. Un rapport sénatorial publié par la Délégation aux droits des femmes le 24 juin rappelle qu’il suffit de vingt-six minutes de navigation en ligne pour qu’un jeune homme se voie recommander des contenus masculinistes. Témoin de cette structuration du discours, ainsi que d’une radicalisation vers l’action violente : le retour des attentats terroristes revendiqués sur fond d’idéologie masculiniste. Cette violence est-elle un phénomène marginal né de l’esprit de déséquilibrés ou relève-t-elle de la structure même de l’idéologie masculiniste ?
Tueurs solitaires et gourous
Le passage à l’acte violent ne date pas d’hier, et s’inscrit dans une longue histoire cantonnée jusque très récemment à l’Amérique du Nord. Le premier attentat recensé a lieu le 6 décembre 1989, sur le campus de l’école Polytechnique de Montréal. Marc Lépine, 25 ans, s’introduit dans une salle de classe et ordonne aux filles et aux garçons de former deux groupes séparés, sous la menace d’une arme semi-automatique. Après avoir déclaré : « Vous n’êtes toutes qu’un tas de féministes, je hais les féministes », il tire sur les jeunes femmes et tue quatorze d’entre elles, avant de se tirer une balle dans la tête. Il laisse une lettre en forme de manifeste dans laquelle il étaye sa haine des femmes et disserte de sa difficulté à nouer des liens ne serait-ce que d’amitié avec elles : la figure de l’incel, contraction de involontary celibate, est née.
“Nombre de ces tueurs ont laissé leur manifeste se parant des atours du discours scientifique et devenu des ‘œuvres culte’ sur les forums de discussion”
Suivront également, entre autres, les attentats commis par Elliot Rodger, 22 ans, le 23 mai 2014 à Isla Vista en Californie (six morts, et le tireur, voir photo), et plus récemment celui commis par Seth Hatfield, 25 ans, le 22 juin dernier à Montréal encore (deux morts, et le tireur). Ils ont pour point commun d’être très jeunes, souvent désocialisés et solitaires, et de fréquenter assidûment forums de discussion et réseaux sociaux – sans être pour autant des « influenceurs ». Ils estiment être lésés d’un droit à l’intimité et à la sexualité qui leur aurait été ôté par l’émancipation croissante des femmes, dont ils pensent qu’elles ne souffrent plus d’aucune discrimination, bien au contraire. Selon certains d’entre eux, elles détiendraient même le pouvoir, en matière sexuelle notamment.
Encouragés par des auteurs à succès comme le psychologue canadien devenu gourou Jordan Peterson, qui récuse la notion de patriarcat en manipulant des statistiques, ou l’essayiste d’extrême droite Alain Soral en France, ils attribuent leurs échecs personnels pêle-mêle au féminisme, à l’immigration et aux idées progressistes en général, autant de phénomènes qui entraîneraient le déclassement de l’« homme blanc ». Tous ont laissé leur manifeste, devenu rapidement des « œuvres culte » sur les forums de discussion, et leurs noms sont encore associés à des hashtags qui circulent comme un signe de reconnaissance entre adeptes. Une façon de procéder qui permet de propager des propos où la haine se pare des atours de l’académisme et du discours scientifique.