La lettre du mercredi
Massacre à l’algorithme
Des Palestiniens marchent à travers les destructions causées par une offensive aérienne et terrestre israélienne à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le lundi 8 avril 2024. © Fatima Shbair/AP/SIPA
« Dix à vingt morts “collatéraux” autorisés pour une cible située dans la hiérarchie basse du Hamas, une centaine lorsqu’il s’agit d’un haut gradé : c’est le ratio intégré par le programme d’intelligence artificielle baptisé “Lavender”, utilisé par l’armée israélienne pour repérer ses cibles. Révélés par les médias israélo-palestiniens +972 et Local Call la semaine dernière dans une enquête aussi glaçante que fouillée (L’Humanité en propose une traduction française), ces chiffres donnent le tournis. Ils pourraient bien faire basculer cette guerre dans un tout autre registre.
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L’armée israélienne, si elle ne dément pas l’existence du système Lavender, prétend qu’il s’agit d’une simple base de données, et non pas d’une machine à tuer. Admettons. L’enquête révèle tout de même que ce sont les données personnelles de quasiment toute la population de Gaza qui ont été passées au crible, afin d’établir le degré de proximité potentiel de chaque personne avec le Hamas, selon une notation allant de 1 à 10. La liste compterait 37 000 personnes. Les critères ? Le type de messages likés sur les réseaux sociaux, l’appartenance à tel ou tel groupe WhatsApp, de fréquents changements d’adresse, par exemple. De quoi ratisser très large, y compris parmi les travailleurs humanitaires ou le personnel diplomatique. La marge d’erreur de Lavender a d’ailleurs été établie à 10%, au point que certaines sources citées dans l’enquête préviennent que le programme aurait dû servir de simple support d’assistance, et non de pivot central de la stratégie de guerre.
Or le bilan monstrueux de ces six mois de guerre parle de lui-même. Plus de 33 000 personnes ont été tuées à Gaza, selon le ministère de la Santé du Hamas. S’il n’est pas sûr qu’on sache un jour pourquoi, on comprend mieux désormais comment. Pour augmenter ses chances de toucher la cible identifiée par Lavender, l’armée israélienne a par ailleurs établi qu’il serait plus efficace de la frapper chez elle, si possible de nuit, et non pas dans la rue ou sur un quelconque théâtre d’opération militaire. Un sous-programme cyniquement baptisé “Where’s Daddy” s’occupe même de repérer la cible au sein de son foyer. Comme il n’est toutefois pas question de “gaspiller du matériel” sur des cibles de moyenne importance (celles qui sont faiblement notées et ne sont pas identifiées comme des cadres du Hamas), pour reprendre l’expression d’une source militaire citée, l’armée utilise la plupart du temps des “dumb bombs”, des “bombes idiotes”, dont la précision est beaucoup plus faible que les bombes dites intelligentes. Or ces dumb bombs, qui représentent selon la chaîne américaine CNN près de la moitié de l’arsenal utilisé par Israël, provoquent un maximum de dégâts, humains et matériels, notamment dans les zones densément peuplées comme Gaza.
Il faut ajouter à cela le processus de décision. Une fois la cible repérée, l’ordre de tir, toujours laissé à une appréciation humaine, ne doit toutefois pas excéder les dix secondes. Autant dire que le temps de vérification est quasi nul (pour rappel : 10% de marge d’erreur), et que l’ordre est systématiquement positif, surtout s’il s’agit d’un homme, comme le détaille l’enquête. Alors que l’armée israélienne reprochait au Hamas de se servir des civils gazaouis comme d’un bouclier humain, justifiant ainsi l’attaque d’hôpitaux et d’infrastructures non militaires, il semblerait que l’utilisation de Lavender ait fait d’une population entière une cible potentielle, qu’elle soit incluse dans la base de données du système ou dans le ratio des victimes collatérales potentielles. Ceci au mépris du droit de la guerre, dont l’un des principes fondamentaux repose sur la distinction entre combattants et non combattants – un soldat qui aurait déposé les armes tombe par exemple sous la protection des différentes conventions de Genève.
Dès le début de la guerre et encore aujourd’hui, les mots “génocide” ou “nettoyage ethnique” ont été brandis par des militants associatifs ou des représentants d’États ayant saisi des institutions juridiques, comme la Cour internationale de justice. Autant de catégories qui, loin d’éclairer les événements, semblent les plonger dans un brouillard d’anonymat juridique encore plus épais. L’historien Jacques Sémelin proposait, dans Purifier et Détruire. Usages politiques des massacres et des génocides (Seuil, 2005), d’explorer la catégorie plus générale de “massacre”, qu’il définit comme “une forme d’action le plus souvent collective de destruction de non-combattants”, notamment des femmes et des enfants. Ce “plus petit dénominateur commun” qu’il identifie aux différents meurtres de masse analysés, notamment au Rwanda, dans les Balkans et lors de la Shoah, lui permet de contourner les pièges tendus par les enjeux de mémoire, tout en questionnant précisément la mécanique du passage à l’acte. Une fois posée cette définition, Jacques Sémelin peut affiner, selon les méthodes, les technologies employées, l’idéologie sous-jacente et le nombre de morts. Reste ce critère du nombre de non combattants ciblés, qui ouvre peut-être de nouvelles potentialités d’action en justice (et de condamnation ?), alors que les anciennes catégories juridiques issues de la Seconde Guerre mondiale semblent paralyser les esprits et les instances internationales. »