Matière à penser / juin 2015

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Cet article est issu du numéro 90 de Philosophie magazine « La santé, c'est dans la tête ? », en kiosque le 28 mai 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La personnalité

Rust Cohle. Le flic nihiliste de True Detective

« Je pense que la conscience humaine est un tragique faux pas de l’évolution. » C’est ainsi que Rust Cohle, incarné par Matthew McConaughey, résume sa vision de l’homme – une vision cynique, noircie par l’expérience du crime et de la violence acquise dans son enquête sur des meurtres commis dans les bas-fonds de la Louisiane. Encensée par la critique dès sa diffusion sur la chaîne HBO en janvier 2014, la série américaine True Detective est arrivée sur Canal+ le 23 avril dernier. Son créateur Nic Pizzolatto assume la forme « discursive » et « conversationnelle » de ce polar métaphysique. À ceux qui accueillent avec ironie les propos sur l’absurdité de l’existence de Cohle, il rétorque : « Certains Américains ont un sérieux problème à considérer les idées exprimées sans ironie. Or, je n’ai pas de temps à perdre avec l’ironie. C’était sans doute plus confortable, pour certains intellectuels, de prétendre que Rust dit des choses absurdes, mais je leur répondrais que, dans ce cas, Schopenhauer a écrit des choses absurdes, tout comme Emil Cioran. » Les tirades de Cohle révèlent les affres d’un nihilisme vertigineux : le soi n’est rien d’autre qu’une illusion sensorielle, l’homme, une « marionnette biologique », programmé pour se croire important. D’où une position antinataliste : « la seule chose digne à faire, pour notre espèce, c’est de renoncer à notre instinct, d’arrêter de nous reproduire et de nous diriger, comme frères et sœurs, main dans la main, vers notre extinction, la renonciation ultime dans ce jeu de dupes ». Face à lui, son acolyte Martin Hart (Woody Harrelson) joue la carte de l’inauthenticité : l’existence entière de ce buveur, mari infidèle et bon chrétien tient de la mauvaise foi. Mais si Rust Cohle ne croit à rien, à quoi bon alors poursuivre les criminels ? La complexité du personnage réside dans cette énigme. Et ses soliloques sur la futilité des hommes révèlent un paradoxe, que Nietzsche avait déjà bien compris : « Nihiliste est l’homme qui juge que le monde tel qu’il est ne devrait pas être […]. De ce fait, l’existence (agir souffrir, vouloir, sentir) n’a aucun sens : de ce fait, le pathos du “en vain” est le pathos nihiliste – et une inconséquence du nihiliste » (La Volonté de puissance).

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