Hors-série "Foucault. Le courage d’être soi"

Michael Edwards : "Macbeth" ou l’étrangeté du mal

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 36 de Philosophie magazine « Foucault. Le courage d’être soi », en kiosque le 21 décembre 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Michael Edwards, grand spécialiste de Shakespeare, propose ici une lecture personnelle de Macbeth. Pour l’académicien, dont l’épée porte gravée les mots de Spinoza « Agir bien et être joyeux », la pièce de Shakespeare, hantée par le mal, riche de références chrétiennes, révèle dans la figure tragique de Macbeth une forme de grâce.

 

De quoi parle Macbeth ?

Michael Edwards  De l’étrangeté du mal et du mystère qu’il représente. Macbeth me semble une pièce profondément chrétienne, centrée sur l’idée que le mal est immense – diabolique – et incompréhensible. Shakespeare ne présente pas Macbeth en termes d’égoïsme, d’ambition ; il n’essaie pas de dire rationnellement le mal à la façon d’un moraliste. Il choisit de plonger dans ce magma qu’il ne comprend pas, dans ce mal créé ou plutôt admis par les hommes et qui les dépasse entièrement. Le mal est étrange, le mot ne cesse de résonner dans la pièce, et cette étrangeté surgit dès la première scène, où interviennent trois créatures que Shakespeare appelle les wyrd sisters. Elles lui permettent de dire aussitôt que le mal est monstrueux.
 

Ce sont des sorcières ?

Pas exactement. Le mot sorcière est présent dans les didascalies, mais les personnages, et les sorcières elles-mêmes, parlent plutôt de wyrd sisters, titre qui évoque le fatum, le destin ou plutôt son étrangeté, wyrd ayant donné weird (étrange) en anglais moderne. Shakespeare fait magnifiquement sentir cette étrangeté en leur donnant un langage grotesque et un mètre très éloigné du pentamètre et bizarrement chantant. Comment le diable décrirait-il le monde, sinon, je suppose, avec un langage weird, plein d’une malignité abyssale qui nous échappe, avec une sorte de méchanceté terrible mais un peu enfantine ? N’est-ce pas pour cela que Shakespeare décrit les trois sisters comme de très mauvais garnements ? L’une d’elles se vante de s’être vengée d’une femme qui lui a refusé des marrons en condamnant son marin de mari à errer d’une tempête à l’autre ? Le mal, nous dit Shakespeare, d’une horreur absolue, est au fond bête, comme ses créatures !
 

L’intrigue (the plot)
De retour d’une bataille victorieuse, le général écossais Macbeth croise des sorcières qui lui prédisent qu’il sera roi, qu’aucun homme né d’une femme n’aura raison de lui et qu’il ne pourra être vaincu tant que la forêt ne marchera pas sur son château. À l’instigation de sa femme, Macbeth assassine le roi Duncan, son hôte. Devenu roi, il fait tuer son ami Banquo dont il craint la rivalité. Torturé par le remords, il voit apparaître dans le festin de son couronnement le spectre de Banquo. Lady Macbeth, hantée par le sang qu’elle a fait verser, se donne la mort tandis que Macbeth, cerné dans son château, voit s’avancer les soldats anglais, cachés derrière des branchages. Macduff tue Macbeth. Malcolm, fils du roi Duncan, est couronné.


Elles sont mauvaises et ont le don de prophétie ; seraient-elles l’équivalent des Parques ?

Oui, mais ce sont des Parques nordiques qui n’ont rien à voir avec les Parques de la mythologie grecque. Celles-là, on a l’impression de les comprendre car on peut rationaliser et humaniser les dieux grecs et romains : ils descendent de l’Olympe pour faire l’amour ou orienter le sort d’une bataille, alors que les divinités des peuples germaniques échappent à cette rationalisation. Macbeth, qui est écossais, vient d’un pays de brumes et de mystère, un pays analogue à la Scandinavie des sagas qui appartient donc pour l’imagination à ce monde des divinités du Nord. Vous pouvez le sentir dans ce passage où lady Macbeth, comme Macbeth plus tard, s’adresse à « l’épaisse nuit » et lui demande de s’envelopper des « fumées les plus sinistres de l’enfer ».

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