Entretien avec Michaël Fœssel

Michaël Fœssel : «Il n'y aura pas de fin du monde»

Temps de lecture : 11 min

Michaël Fœssel : «Il n'y aura pas de fin du monde»

Michaël Fœssel. © Dorian Prost / Pasco&co

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le catastrophisme s’impose comme le grand récit de notre temps. Religieux, nucléaire, écologique ou culturel, ses différents avatars garantissent le pire pour mieux masquer l’appauvrissement en expérience qui les fait prospérer. Alors plutôt que d’attendre une fin du monde qui n’aura pas lieu, le philosophe Michaël Fœssel propose d’apprendre à « faire monde », ici et maintenant.

 

Comment analysez-vous le catastrophisme ambiant ?

Le catastrophisme tente de se rendre maître de la dimension du temps qui nous échappe le plus, l’avenir. Une prétention que l’on retrouve dans le progressisme, qui a prétendu faire de l’avenir l’objet d’un savoir alors même que l’essence de l’avenir réside dans son indétermination. La certitude du pire du catastrophisme n’est qu’une inversion de la certitude sur l’avenir innervée au cœur du progressisme. Le problème, c’est que cette conception de l’avenir est fondamentalement hostile à toute perspective de transformation par la justice.

La perspective de la catastrophe ne permet-elle pas de mieux l’affronter ?

Michaël Fœssel — On retrouve déjà l’idée d’un « catastrophisme éclairé » chez les stoïciens. Sénèque, par exemple, propose de se représenter le pire comme d’ores et déjà certain pour mieux pouvoir l’affronter. Il s’agit de se prémunir du caractère doublement inquiétant de l’avenir. Non seulement il peut être douloureux mais, surtout, il s’avère imprévisible. L’irréversibilité du réchauffement climatique actuel, sur certains de ses aspects, doit bien sûr nous pousser à proposer des mesures pour le ralentir ou rendre ses effets plus équitablement partagés. C’est le deuxième écueil du catastrophisme : comme le progressisme, il universalise et uniformise les enjeux politiques de la catastrophe. Or, d’un point de vue réaliste, il n’est pas vrai de dire que la catastrophe sera la même pour tous. Certains font déjà du business sur le réchauffement climatique, sans compter qu’en fonction des latitudes et des classes sociales, personne n’y sera exposé de la même manière. Même le catastrophisme nucléaire est un peu trompeur : ce ne sera pas Fukushima ou Tchernobyl pour tout le monde.

Car nous traversons bien une catastrophe ?

M. F. — Je ne remets pas en cause le concept de catastrophe : il ne s’agit pas de dire que tout va bien ! Mes objections ne sont pas de l’ordre d’un optimisme face au pessimisme actuel. La catastrophe peut nous être utile pour comprendre ce que nous traversons. Le terme de crise – qu’elle soit sociale, politique ou économique – est devenu difficile d’usage. Une crise est censée annoncer un moment de dénouement. Or nous sommes dans une « crise sans fin », pour reprendre l’expression de Myriam Revault d’Allonnes. Aucune issue n’est à l’horizon dans le champ politique, économique ou environnemental. En ce sens, le terme de catastrophe peut s’imposer, mais le problème survient lorsqu’on plaque sur lui le schème de la fin du monde. Cela illustre une panne d’imaginaire face à la possibilité d’envisager d’autres agencements, d’autres mondes pour faire politique, faire justice ensemble.

Quelle différence faites-vous entre catastrophe et apocalypse ?

M. F. — Le discours apocalyptique relativise les exigences concrètes de justice pour ne faire droit qu’à une seule : celle du salut. Il y a une dimension théologico-politique dans l’apocalypse. L’étymologie du mot signifie d’ailleurs « révélation ». Que cela soit dans le sens chrétien, juif, ou chiite, l’apocalypse, c’est le retour de Dieu. C’est, certes, la fin du monde, mais au profit d’un nouveau royaume marqué par le Jugement. C’est pourquoi Günther Anders dit que le catastrophisme nucléaire est une apocalypse sans royaume. Dans l’Apocalypse de saint Jean, un ultime grand combat contre l’Antéchrist précède le retour du Christ. Toute une théologie de la violence et du combat ultime inscrit le moment de l’apocalypse dans la perspective du jugement dernier. Cette perspective rend les positions apocalyptiques extrémistes. C’est pourquoi il s’agit de ne pas se laisser surprendre par l’apocalypse. Comme dit saint Paul, ce n’est pas le moment de dormir ! Cette dimension sotériologique – relative au salut – a disparu du catastrophisme rationnel, par exemple celui du GIEC. Mais on la retrouve toujours dans les apocalypses réactionnaires, qui ont le vent en poupe. Ce n’est pas un hasard si ce sont des évangélistes technophiles, apocalypticiens messianiques, qui portent ce type de discours à la Maison-Blanche. Dans une récente tribune du Financial Times, Peter Thiel parle d’apocalypse comme d’un moment heureux, celui de la révélation de la supposée corruption du système favorisé par les démocrates. Ce qui est paradoxal avec la pseudo-apocalypse avancée par les technophiles comme Elon Musk ou Peter Thiel, c’est qu’ils en sont eux-mêmes les acteurs : pensons à leur rôle dans le développement de l’intelligence artificielle.

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