Michel Onfray. « Il y a une vie après les nouilles »

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Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Bonnes feuilles. «Ce qui n’est pas donné est perdu» (Flammarion)

« Sur le principe de la lutte des classes, on peut aujourd’hui opposer une partie de la population à même d’accéder aux produits relativement épargnés par le formatage libéral, et qui, le pouvoir d’achat aidant, connaît également les bonnes tables, puis les grandes ou très grandes tables, au plus grand nombre condamné à ingurgiter des fruits et légumes dont la couleur, la saveur, la texture, le volume  procèdent des oukases de la grande distribution, des poissons et viandes d’élevage et de batteries aux chairs insipides, aux couleurs artificielles, aux goûts neutres, aux textures saturées d’eau. D’un côté, le produit coûteux de l’épicerie fine, la table de restaurant étoilée, de l’autre le produit à bas prix et la restauration rapide, de la pizza au fast food en passant par le kebab ou la grande distribution discount. Ajoutons à cela un fait de société déplorable : la disparition du temps chaque jour consacré à la cuisine. Certes, les horaires de notre civilisation postmoderne, le temps passé dans les transports pour aller au travail, la boulimie de consommations d’images virtuelles – télévision, jeux vidéo, Internet, etc. –, la fin des familles où la grand-mère transmettait un savoir-faire culinaire, le travail des deux membres du couple, sinon la monoparentalité dévoreuse de temps du seul parent, tout cela explique les plats préparés, le réchauffage micro-ondes, les conserves sous film plastique, le lyophilisé, le sous-vide vite prêt. La table comme lieu de convivialité et de plaisirs partagés laisse place à la corvée raccourcie afin de rejoindre dans les meilleurs délais le canapé devant la télévision ou la souris de son ordinateur. […] D’où cette décision de créer une Université populaire du goût. Le principe ? Planter, semer, cultiver et récolter des produits frais de qualité, à même de restituer la saveur réelle, la texture réelle, la couleur réelle des légumes ; puis apprendre à les cuisiner afin de sublimer la carotte, la pomme de terre, l’aubergine dans une préparation à même de générer du lien social, familial, amical, par le repas transformé non pas en une corvée nutritionnelle, mais en une jubilation existentielle. Car il existe une vie après les nouilles… […] Une fois les produits obtenus, l’intérêt consiste à remettre leur destin entre les mains de cuisiniers qui n’ont pas l’habitude de travailler pour les revenus modestes ou les gens de peu, mais qui évoluent dans les hautes sphères étoilées de la gastronomie française. […] L’objectif de cette Université populaire du goût ? Éduquer le corps à autre chose qu’à la souffrance – voir l’usage du sport à cet effet… –, solliciter plus que les sens nobles (ouïe et vue) qui disposent de leurs beaux-arts (peinture, photographie, cinéma, musique), en intégrant  les sens dits ignobles, au sens étymologique (goût et odorat), pour en finir avec la hiérarchie occidentale entre les cinq sens. Car il n’en existe qu’un, le toucher, diver-sement modifié par les organes en jeu : œil et oreille ou bouche et nez. Cet élargissement de la philosophie à la totalité du corps, hors institution, ouvre des perspectives inédites. […]

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